Napoleon & Empire

La Campagne d'Égypte

Origines

En France, à la fin du XVIIIème siècle, l'hostilité à la Grande-Bretagne atteint des sommets. Un véritable ostracisme frappe les produits britanniques. Les vaisseaux, même neutres, qui en transportent, sont déclarés de bonne prise, par une loi du 18 janvier 1798. La même loi réserve le même sort à ces mêmes vaisseaux pour s'être seulement soumis à la réglementation anglaise. (Et cette loi est appliquée. Elle vaut à la France une quasi guerre navale, non déclarée, avec les États-Unis.) Tous les moyens paraissent bons pour saper la puissance des « vampires de la mer » mais un débarquement dans les Îles britanniques semble la seule façon de la renverser.

Cependant l'Angleterre, réduite à ses seules forces après la fin de la première coalition, fournit un effort d'armement considérable. Son armée de terre est portée à 140 000 hommes (alors qu'elle était traditionnellement à peu près inexistante), sa flotte passe de 40 000 hommes en 1790 à 120 000 en 1799, des milices de volontaires s'organisent, attendant de pied ferme l'invasion. Si toutes ces mesures coûtent cher, financièrement comme politiquement – un impôt sur le revenu doit être institué ; les autres taxes sont augmentées ; l'Habeas corpus reste suspendu depuis le 23 mai 1794 – elles sont du moins efficaces.

Car Napoléon Bonaparte, rentré couvert de gloire d'Italie, et à qui le Directoire a confié, non sans arrières-pensées, le commandement d'une armée d'Angleterre chargée de porter la guerre sur le sol de la perfide Albion, a tôt fait de reconnaître l'impossibilité de la tâche. Comprenant qu'on ne cherche qu'à lui faire consumer sa popularité dans une mission impraticable, il la proclame publiquement telle au retour d'une rapide inspection dans l'ouest et propose à la place la conquête de l'Égypte.

Carte de l'Égypte
Carte de l'Égypte
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Les calculs de Napoléon Bonaparte

Les arguments en faveur de cette aventure existent. La France trouverait là une colonie formidablement bien placée : le percement de l'isthme de Suez - projet conçu en France dès le XVIIème siècle - ouvrirait entre l'Orient et l'Europe une route bien supérieure à celle du Cap que contrôlent les Britanniques ; une aide militaire aux Indiens en lutte contre les Anglais pourrait être envisagée à partir de cette base.

Mais les vraies raisons sont moins avouables : Napoléon Bonaparte, qui sent que son heure n'a pas encore sonné en France, cherche à soutenir sa gloire par une entreprise fabuleuse. "Si je reste, je suis coulé sous peu, dit-il à son confident Louis Antoine Fauvelet de Bourienne. [...] Je n'ai déjà plus de gloire. Cette petite Europe n'en fournit pas assez. Il faut aller en Orient. Toutes les grandes gloires viennent de là." (Bourienne, Mémoires). Le Directoire, lui, n'est pas fâché de voir s'éloigner un héros encombrant.

Les préparatifs et le départ

La liberté de Bonaparte, dans l'organisation de son entreprise, est totale. Il s'entoure des meilleurs éléments de l'armée pour encadrer un corps expéditionnaire de 38 000 hommes. Il attire auprès de lui 187 savants, artistes et hommes de lettres. Il emmène, enfin, un noyau d'administrateurs civils dont il compte faire l'embryon du gouvernement de la colonie.

Montée sur une flotte de 55 bâtiments de guerre et 280 transports, l'expédition quitte Toulon le 19 mai 1798.

La conquête

Bonaparte dans le désert d'Egypte
Bonaparte dans le désert
d'Egypte Agrandir

Le 10 juin, Napoléon Bonaparte est devant Malte, position d'une importance stratégique au milieu de la Méditerranée. En trois jours, l'île est conquise sur les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Une semaine plus tard, la flotte reprend la mer.

Échappant par miracle à Horatio Nelson, qui cherche sans succès à l'intercepter, elle touche le rivage Égyptien le 1er juillet. Le jour même, l'armée française débarque à Aboukir et s'empare sans difficulté d'Alexandrie à peine défendue par une faible garnison turque.

Trois semaines plus tard, c'est aux Mamelouks que s'affronte l'armée française. Ceux-ci sont les véritables maîtres du pays, ne reconnaissant au sultan ottoman qu'une autorité toute théorique. C'est aux environs du Caire, au pied des Pyramides  et du Sphinx  de Gizeh, qu'ils attaquent le 21 juillet 1799. Mais les charges fougueuses de leur cavalerie (10 000 hommes, l'intégralité de leurs forces) se brisent sur les carrés disciplinés de l'infanterie française et son feu de mousqueterie. Vaincus, laissant sur le terrain 2 000 morts, ils se replient vers la Haute-Égypte où Napoleon Bonaparte les fait poursuivre par le général Louis Charles Antoine Desaix.

Après un si glorieux commencement, l'expédition subit pourtant presque aussitôt un revers décisif. Le 1er août, Horatio Nelson surprend la flotte française dans la rade d'Aboukir et la détruit : cette déroute scelle presque dès son début l'échec de l'entreprise. Napoléon Bonaparte est prisonnier de sa conquête.

L'organisation

Le voilà, comme il le dit lui-même, "condamné à faire de grandes choses". Il entreprend donc de moderniser et de réorganiser le pays comme si l'occupation devait être définitive, faisant en quelque sorte son apprentissage de futur souverain.

Dès le 22 août, il crée l'Institut d'Égypte dont les membres (Gaspard Monge, Dominique Vivant Denon) entament l'inventaire des ressources du pays et jettent les bases de l'égyptologie. Peu après naissent les journaux chargés de diffuser les découvertes des savants, puis des hôpitaux, des arsenaux, des moulins, des fours...

Les ingénieurs emmenés dans les bagages de l'expédition font remettre en état les canaux, introduisent de nouveaux plans d'irrigation, de nouvelles méthodes de culture, sans oublier d'étudier la faisabilité du fameux canal entre la Méditerranée et la Mer rouge. Toute une infrastructure surgit, sur laquelle s'appuieront, dans les décennies suivantes, les fondateurs de l'Égypte moderne.

Napoléon Bonaparte n'en oublie pas pour autant les affaires publiques. Il témoigne pour l'Islam, le Coran et Mahomet, d'un respect qui n'est pas seulement un moyen de se concilier les élites autochtones. Il réprime sévèrement le pillage auquel se livre parfois ses soldats, réforme les impôts, mène, malgré quelques maladresses, une politique de conciliation. Les résultats n'en sont pas uniformément heureux, comme en atteste la révolte du Caire des 21 et 22 octobre 1798 , mais, combinée à la rigueur de la répression qui suit cet épisode, elle assure la tranquillité du pays jusqu'à son départ d'Égypte.

L'expédition de Syrie

Au début de 1799, Bonaparte décide d'attaquer la Syrie. Il s'agit pour lui de prévenir les intentions hostiles du sultan qui y concentre une armée depuis sa déclaration de guerre à la France (9 septembre 1798).

Les Français se mettent en marche le 10 février ; le 20, le fort d'El Arich est pris ; le 25, après une pénible marche de soixante lieues dans le désert, Gaza tombe ; le 7 mars, la chute de Jaffa prélude au massacre de 4 000 prisonniers de guerre ; le 19, le siège est mis devant Saint-Jean d'Acre.

Mais la place résiste (en partie grâce aux efforts d'un émigré français, Louis-Edmond Antoine Le Picard de Phélippeaux, ancien camarade du jeune Napoléon Bonaparte à Brienne).

Malgré sa victoire au Mont-Thabor contre l'armée du sultan (16 avril 1799), Bonaparte ne peut entamer la fermeté des défenseurs de Saint-Jean d'Acre. Le 17 mai, sa situation devenant critique, il doit se résoudre à lever le siège de la ville.

C'est que son armée, outre les dangers de sa position, les pertes qu'elle a subies, les fatigues accumulées et à venir, doit encore faire face au fléau de la peste. Plus de six cents soldats y succombent durant la campagne, et les intrépides visites aux malades du général en chef n'y changent pas grand chose. Ces hommes, qu'il n'est pas question de laisser derrière soi, surtout après le massacre de Jaffa, rendent la retraite encore plus délicate.

Enfin, quatre mois après son départ, Bonaparte est de retour en Égypte.Cet échec militaire, dont les répercussions sur le moral et les espérances de la population locale auraient pu être lourdes de conséquences, est d'abord effacé par son habile politique.

C'est alors qu'il obtient une revanche militaire éclatante. Une flotte turque soutenue par les Anglais attaque sans succès Alexandrie avant de débarquer une nouvelle armée à peu de distance. Les Français la taillent en pièces le 25 juillet 1799 et donnent à cette bataille le nom d'Aboukir, comme pour gommer le souvenir du désastre naval de l'année précédente.

Le retour

Ayant reçu, à l'occasion d'un échange de prisonniers avec les Anglais, des nouvelles fraîches d'Europe, Napoleon Bonaparte apprend qu'une deuxième coalition s'est formée et que la France éprouve des revers. Il comprend aussitôt que la situation en métropole est propice à ses ambitions. Sa décision est vite prise : il faut rentrer en France. D'autant que la conjoncture locale n'autorise plus que de sombres perspectives : à une position stratégique désastreuse depuis la perte de la flotte s'ajoute la faiblesse avérée d'une armée trop réduite pour remporter des succès décisifs - comme l'a prouvé l'échec de Saint-Jean d'Acre - et ne pouvant que décliner encore par l'impossibilité de recevoir des renforts, rendant le risque non négligeable de devoir en passer par une capitulation et la captivité.

Le 23 août 1799, Napoléon Bonaparte s'embarque sur la frégate Muiron après avoir transmis le commandement au général Jean-Baptiste Kléber. Quelques collaborateurs (Gaspard Monge, Claude-Louis Berthollet, Dominique Vivant Denon, Louis-Alexandre Berthier, Joachim Murat, Jean Lannes, Auguste Viesse de Marmont...) l'accompagnent. La flottille compte, en tout, quatre bâtiments. Elle touche terre à Ajaccio le 1er octobre suivant.

La fin de la campagne

L'armée apprécie peu ce qui peut apparaître comme une désertion. Kléber entre en pourparlers avec les Anglais et signe même une convention de rapatriement le 24 janvier 1800 à Al Arish. Mais le gouvernement britannique ayant refusé d'accepter autre chose qu'une capitulation pure et simple, les hostilités reprennent.

Le 20 mars 1800, à Héliopolis, 30 000 turcs sont défaits. C'est la dernière victoire française en Égypte. Car, Kléber, général de talent, est malheureusement moins habile politique que son ancien chef. Sa brutalité le fait haïr de la population. Le 14 juin 1800, il est assassiné.

Lui succède le général Menou (Jacques François de Menou de Boussay), qui tente de se concilier les musulmans en se convertissant mais ne parvient qu'à se ridiculiser aux yeux de ses propres hommes. En mars 1801, il est battu par une armée anglo-turque à Canope. En août, il capitule.

Ce qui reste de l'armée est rapatrié en France sur des navires anglais.

Bilan

Le bilan militaire et diplomatique est désastreux. Une armée composée des meilleurs soldats de la République s'est peu à peu volatilisée dans le désert ; l'Empire ottoman, allié traditionnel de la France, s'est tourné vers l'Angleterre.

Mais le bilan scientifique et artistique est exceptionnel. Le matériel rassemblé par les savants emmenés par Bonaparte, publié en vingt volumes entre 1809 et 1828, constitue une oeuvre monumentale, connue sous le titre de "Description de l'Égypte" . Toute l'égyptologie moderne en est issue. La découverte de la pierre de Rosette , à elle seule, permet en moins de vingt-cinq ans de déchiffrer l'écriture hiéroglyphique demeurée incompréhensible depuis plus de quatorze siècles.

Le pays lui-même n'est pas sans tirer des avantages de l'expédition. Les réformes opérées par Bonaparte durant son séjour, les réalisations laissées derrière eux par les Français, lui donnent une avance technique sur ses voisins qui favorise son relatif décollage des décennies suivantes.

Pour la France enfin, l'expédition fonde son influence culturelle dans la région, qui perdure durant tout le XIXème siècle.

Crédit photos

 Photos par Floriane Grau.
 Photos par M. Yves Maillet, que nous remercions chaleureusement.
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