N & E
Napoléon & Empire

Campagne de Russie
11 août 1812

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La Gazette de France

Une étonnante aventure par delà les lignes russes

Amis lecteurs, une fois n'est pas coutume, je vais parler de moi. Diantre ! songez-vous, cet obscur plumitif se prendrait-il pour un héros parce qu'il a suivi presque jusqu'en Asie nos glorieuses armées ? Rassurez-vous, il n'en est rien. J'ai cependant vécu ces derniers jours une peu banale aventure que je m'en vais vous conter.

Vous vous souvenez peut-être que je vous avais quittés à notre entrée dans Vitepsk en vous annonçant une probable halte dans cette ville. C'est bien ce qui eut lieu, mais pas si tôt que je l'avais annoncé. Il nous fallut d'abord courir dans toutes les directions pour essayer de retrouver l'insaisissable armée russe. Pendant que le maréchal Ney la cherchait dans la direction de Smolensk, le Vice-Roi et le roi de Naples poursuivaient une bande de cosaques le long du cours de la Dwina.

La course, que je suivis, fut épuisante et d'abord infructueuse. Littéralement asséchés par la chaleur et le terrain sablonneux d'où s'élevaient des nuages de poussière à notre passage, nous arrivâmes épuisés de fatigue et de soif en vue d'une petite église en bois. On décida d'y faire halte afin que Le Prince, le roi de Naples et le général Nansouty y tiennent conseil. Ce qu'ils firent longuement.

Notre avant-garde reçut alors l'ordre de continuer sa poursuite et j'obtins pour ma part le droit de l'accompagner. Notre troupe était composée de sept escadrons de cavalerie. On me fournit un de ces petits chevaux russes qui ont le plus souvent remplacé les montures sur lesquelles s'est ouverte la campagne. Je me plaçai, comme on me l'ordonna, juste derrière le colonel qui commandait le détachement, à la gauche d'un jeune sous-lieutenant que je soupçonnai à tort d'avoir été chargé d'assurer ma sécurité (Il devait au contraire m'empêcher de porter atteinte à celle de notre corps, ainsi qu'il me l'avoua benoitement quelques instants plus tard).

Nous trottâmes tranquillement dans le crépuscule jusqu'à proximité d'un village où, soudain, l'enfer se déchaîna. Un roulement de tonnerre se fit entendre et la tête de mon voisin s'envola avant même que j'aie eu le temps de comprendre qu'il s'agissait d'un coup de canon. Je me retournai et vis que le boulet avait tracé un sillon sanglant dans nos rangs. Nos cavaliers remplissaient déjà les espaces vides tandis que le colonel lançait des ordres d'une voix forte mais parfaitement calme. Les sabres jaillirent de leurs fourreaux et le pas des chevaux s'accéléra. Je regardai autour de nous, cherchant l'ennemi. Il n'y avait personne puis, tout à coup, comme jaillie de l'obscurité, une nuée de cosaques nous entoura (je sus plus tard que c'étaient des cosaques, sur le moment ce n'étaient que des gens qui en voulaient à ma vie).

Le combat fut bref. L'attaque avait été soudaine et la supériorité numérique des ennemis était énorme. Notre flanc gauche, qui supporta le plus gros du choc, fut laminé. En quelques instants à peine, notre détachement fut coupé en plusieurs tronçons. Bientôt, chaque homme ne combattit plus que pour sa vie et celle de ses camarades. Pour moi, hasard ou volonté délibérée de mes compatriotes, je me trouvais au centre d'un cercle de cavaliers français qui me protégeait mais dont le rayon allait décroissant. J'apercevais à l'extérieur les figures grimaçantes de nos assaillants. Une brusque colère s'empara de moi. Je n'allais pas me laisser tuer sans rendre coup pour coup ! Même tenu par une main malhabile, un sabre reste un sabre. Nos ennemis allaient en faire l'expérience. Je mis pied à terre pour me procurer une arme auprès d'un mort ou d'un blessé. Un sergent dont tout le côté gauche de la face était comme écorché, devinant mes intentions, me tendit son arme en tenant la lame à pleine main. J'étais sur le point de remonter à cheval quand un cosaque, s'insinuant entre deux de nos hussards, jeta sa monture sur moi. Le choc me projeta face contre terre, suffocant, et je perdis connaissance.

Quand je repris conscience, le soleil était haut dans le ciel. J'étais allongé sur un brancard de feuillage et ballotté par le pas rapide de deux individus vêtus de houppelande pour le moins odorantes. L'un d'eux cria quelques mots dans une langue gutturale qui ne me sembla pas être du russe quand je cherchai à me mettre en position assise. Un instant plus tard, un officier se penchait sur moi et s'adressait à moi dans un français hésitant.

- Je suis le capitaine Prince Rogojine, se présenta-t-il. Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler ? Les civils sont rares à l'avant-garde de l'armée française.

Je compris à son ton qu'il s'imaginait avoir capturé quelque haut dignitaire militaire ou civil auquel son rang avait permis d'imposer sa présence dans une expédition jugée, à tort, sans danger. Il me sembla préférable de mettre fin le plus vite possible à ce quiproquo.

- Je suis un journaliste de La Gazette de France. Je couvre cette campagne pour mon journal et j'ai voulu me mêler d'un peu plus près à la troupe après avoir passé trop de temps à mon goût dans les fourgons de l'état-major. Mal m'en a pris, ajoutai-je avec un sourire.

Le capitaine ne répondit rien et s'éloigna en arborant un petit sourire qui laissait à penser que mon explication ne l'avait pas convaincu. Voilà ce qu'il en coûte d'innover !

- Pouvez-vous me dire où nous allons ? criai-je encore avant qu'il n'ait disparu.

- Smolensk, Moscou, la Sibérie, qui sait ? lança-t-il en s'éloignant.

Son imprécision ne me parut pas de bonne augure.

Je passais les jours suivants dans l'unique compagnie de mes deux porteurs, qui ne me quittèrent pas un instant, pas plus qu'ils n'ôtèrent leurs vêtements, que ce soit pour dormir ou pour se laver. Le capitaine ne se montra plus. Au crépuscule matinal du sixième jour, nous arrivâmes en vue d'une ville. J'ignore laquelle.

J'accueillis avec soulagement mon incarcération dans un cachot confortable, situé au dernier étage d'une tour appartenant aux fortifications de la cité. On m'y traita avec plus d'égards que ma position n'en justifiait : les Russes me tenaient donc bel et bien pour un menteur - mais un menteur de qualité.

Moins de deux heures après mon arrivée, la porte s'ouvrit sur un visiteur qui portait un uniforme chamarré. C'était un vieillard corpulent et borgne qui s'installa sans un mot sur l'unique chaise de ma "chambre". Il m'observa un moment de son oeil unique qui brillait d'un éclat que je qualifiai in-petto de sardonique. Peut-être mon imagination me jouait-elle des tours car mon moral était au plus bas. J'étais porté à considérer mon avenir avec peu d'optimisme.

- La Gazette, hein ? finit par marmonner mon visiteur qui ne me parut pas aussi sobre que l'aurait justifié l'heure encore matinale.

Je pris appui sur un coude pour me redresser avec précaution sur mon grabat (l'état de mes côtes me semblait aller empirant).

- La Gazette de France, oui, insistai-je. Je signe J. Richard. Je vous assure que je suis journaliste. En fait je suis le co-propriétaire et l'unique rédacteur de cette feuille. J'ai eu l'idée de suivre la campagne pour en faire le récit au jour le jour. Personne n'y avait encore pensé. Ma plus haute relation, c'est M. Lavalette, le responsable de la Poste impériale. C'est grâce à lui que mes articles arrivent à Paris suffisamment vite pour avoir de l'intérêt.

Mon visiteur laissa tomber son front sur son avant-bras, comme s'il avait brutalement succombé au sommeil, me plongeant dans le plus complet désarroi. Mais il ne se passa que quelques secondes avant que sa tête ne se relève et que son menton prenne la place de son front sur sa manche encombrée de galons.

- L'Empereur, le nôtre, Alexandre, précisa-t-il, traverse une crise mystique. Il ne traitera pas. Il est prêt à tout, à détruire Moscou, s'il le faut, pour vaincre Napoléon. Il faut dire cela à votre souverain. Il faut qu'il quitte notre sol. Il n'y aura pas de paix. Vous le lui direz, n'est-ce pas ?

- Je suis prisonnier, lui fis-je remarquer. On m'a parlé de Sibérie...

- C'est vrai. Un homme comme vous, c'est à ne pas croire... Il me fit un clin d'oeil malicieux. On vous a parfaitement reconnu, affirma-t-il, mais je vais respecter votre incognito. Sans quoi je serais obligé de vous retenir. Seulement, il faut me promettre de répéter à votre maître tout ce que je vous ai dit. Il ne peut gagner cette guerre. La Sainte Russie est trop vaste. Vous lui parlerez ?

- Dès que je le verrai, promis-je.

- C'est entendu, alors. Je vais vous faire renvoyer chez les Français.

Il appela, se fit amener une bouteille de Vodka et nous trinquâmes à ma prochaine libération. Dans la conversation à bâtons rompus qui suivit, je jouai du mieux que je pus un rôle dont j'ignorais tout. Mais j'étais comme grisé par le soulagement de savoir que je n'allais pas finir mes jours au fond de quelque forteresse ou dans un village perdu de Sibérie et je me tirai avec honneur, je crois, de cette discussion. Rien de ce qu'il me fallut bien révéler pour soutenir mon personnage, au sujet des mouvements ou de l'organisation de nos troupes n'était préjudiciable à nos armes. D'ailleurs, mon interlocuteur se montrait souvent déçu et quelque peu étonné du peu d'étendue de mes connaissances. Je m'appliquais alors à être un rien plus disert mais sans jamais dépasser les limites que je m'étais fixé.

Il me quitta enfin en titubant et je passai les quelques heures suivantes à dormir. A mon réveil, un médecin m'ausculta et me banda la poitrine, ce qui me soulagea grandement. On me laissa encore un jour de repos puis le capitaine Rogojine reparut. Je fis le trajet de retour en sa compagnie dans une berline confortable, en conversant agréablement sur les opérations en cours. Trois jours plus tard, le Prince m'abandonna avec quelques provisions dans un village où les Français, me dit-il, ne tarderaient pas à entrer. C'est bien ce qui se produisit le lendemain. Je passais la fin de la journée à retrouver mon unité et à rédiger cet article que je postai aussitôt.

Et voilà qui explique l'intervalle de temps excessif qui s'est écoulé depuis ma dernière livraison.

Il ne me reste plus maintenant qu'à découvrir à quelle extraordinaire ressemblance je dois ma libération. Pour l'heure, nul de ceux que j'ai interrogé n'a paru voir en moi le sosie d'aucun dignitaire de premier rang.

J. Richard, ce 11 août 1812, non loin de Smolensk, pour La Gazette de France.

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