L'Épopée napoléonienne
Maréchal et prince d'Empire, je figure en tête des traîtres sur l'ordonnance royale du 24 juillet 1815 et suis fusillé le 7 décembre 1815.
Quel roman que ma vie ! C'est ainsi
que
Napoléon Ier lui-même, au soir de son existence, aurait
évoqué son extraordinaire destin. D'Ajaccio à Sainte-Hélène,
un demi-siècle s'est écoulé ; moins d'un quart,
du
siège de Toulon en décembre
1793
à
Waterloo en juin
1815
– de l'entrée du capitaine
Napoleone Buonaparte dans
l'Histoire à la défaite finale de l'Empereur
Napoléon
1er le Grand. Entre-temps, quelle activité ! quelle énergie
Napoléon 1er dans son cabinet,
par Jacques-Louis David
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déployée sur un théâtre qui va de Madrid
à Berlin, du Caire à Moscou ! De
1799
à
1814, la
main de
Napoléon Bonaparte rectifie presque chaque année
la carte de l'Europe, distribue les couronnes, des plus anciennes comme
celle d'Espagne aux plus éphémères comme celle
de Westphalie. En
1807,
Napoléon Ier entre à Berlin en vainqueur, humilie la Prusse
et traite d'égal à égal avec le
Tsar
Alexandre Ier. En
1808,
Madrid tombe ; en
1809,
Vienne. En
1810, l'
Empereur
d'Autriche François Ier lui donne sa fille
Marie-Louise.
Mais cette vitalité finit par épuiser les instruments
qui ont fait d'un petit sous-lieutenant corse l'Empereur des Français :
la France d'abord, l'armée ensuite et surtout ses chefs – ces
Maréchaux d'Empire qui lui doivent tant – se lassent
du rythme effréné que
Napoléon leur impose, des
sacrifices qu'il exige, des revers surtout qui s'accumulent depuis la
désastreuse campagne de Russie en
1812.
Par deux fois, comme s'il fallait toujours à
Napoléon dépasser la mesure commune, le vainqueur d'
Austerlitz
devra abdiquer. L'histoire alors pourra retrouver un cours plus paisible.
Napoléon Bonaparte, lui, exilé par les Anglais à
Sainte-Hélène, disposera encore de six années pour
peaufiner sa légende.
Portrait du général Napoleon Bonaparte
(détail), par David
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De l'histoire à la légende
Le destin hors du commun de
Napoléon Bonaparte a suscité
une littérature prodigieusement abondante. Historiens, essayistes,
romanciers, depuis deux siècles, l'ont décrit, analysé,
exalté ou au contraire vilipendé. Les pacifiques ont
traité
Napoléon d'ogre mais les ambitieux ont trouvé
dans son existence un modèle insurpassable. Léon Tolstoï n'a vu en lui qu'un pantin et Hippolyte Taine
l'a décrit comme un condottiere italien de la Renaissance égaré
dans le monde moderne. Mais
Stendhal en a fait le grand homme de
Julien Sorel ; Honoré de Balzac,
tout royaliste qu'il fût, n'a pu cacher son admiration ; Léon Bloy l'a proclamé prophète.
De nos jours encore, sa vie et son oeuvre suscitent des controverses d'une surprenante vivacité, témoignage éloquent de l'intensité que conserve son souvenir, y compris, à leur corps défendant, chez ses plus farouches détracteurs.
Et ce débat sur le passé s'est d'ores et déjà assuré d'un brillant avenir en investissant Internet. On s'émerveille parfois qu'il se soit écrit plus de livres sur
Napoléon qu'il ne s'est écoulé de jours depuis sa mort : que dire alors des millions de résultats que ramène Google
TM lors d'une recherche sur son nom, ou des milliers d'articles qu'une encyclopédie comme Wikipedia lui consacre (près de deux mille cinq cents, rien que pour la langue française) !
Toutes ces opinions, tous ces jugements, aussi tranchés, aussi opposés restent-ils, ont
pourtant leur source dans les mêmes faits : ces bouleversements
inouïs dans la suite desquels Napoléon s'est inscrit, en leur
donnant l'éclat d'une épopée.
Un géant de l'histoire de France
Ce sont ces faits que nous allons tenter de rassembler ici pour que
chacun puisse à son tour se faire une opinion raisonnée
sur
Napoléon Bonaparte, personnage essentiel de l'histoire de
France. Un personnage qui a fait revivre, deux mille ans plus tard,
les grandes figures d'Alexandre le Grand et de Jules César, et
qui, tout comme eux, fut bien plus qu'un conquérant. Son oeuvre
administrative, considérable, lui a survécu. La France
d'aujourd'hui, qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore,
est fille de cette France de la Révolution et de l'Empire —
périodes indissociables — que
Napoléon Bonaparte a façonnée.
Une France où
Napoléon repose, à Paris, en l'hôtel
des Invalides, depuis le 15 décembre
1840.
Lionel A. Bouchon
Vive l'Empereur !
Lors de ma dernière visite à l'Eglise
du Dôme de l'Hôtel des Invalides

,
j'admirais la fresque montrant Saint Louis présentant ses armes
à Jésus Christ en présence de la Vierge et des anges,
quelques quatre-vingt-dix mètres au-dessus de moi, spectacle dont
je ne me lasse jamais. Je savais que j'allais ensuite contourner la balustrade
circulaire surplombant la crypte, et que dès l'abord de l'escalier,
entre les tombes des fidèles
Duroc
et Bertrand, une émotion d'un type unique allait me gagner. Elle
allait, j'en étais sûr, connaître son acmé à
la double vue de la sépulture du
Roi
de Rome et de l'imposant sarcophage de
l'Empereur,
et être accompagnée de la petite larme qui témoigne
inmanquablement de ma nature sensible dans deux circonstances singulières :
mes visites au tombeau impérial et le troisième acte de
Madame Butterfly ...
Ce fut alors qu'un jeune couple interrompit – temporairement – cet émouvant
programme. À leur sourire, et au fait que l'homme me tendait un appareil
photographique, je compris qu'ils souhaitaient que je les prisse en photo
devant la crypte.
– Are you English ?
– American !
– Fine !
Je m'entendis alors leur dire, dans un anglais basique ayant avec la
langue de Shakespeare la même lointaine parenté que le jargon
télévisuel avec celle de Molière, qu'une tradition
bien établie voulait, lorsqu'on était photographié
en ce lieu, qu'on s'écriât :
"Vive l'Empereur !" ... Le couple, visiblement ravi d'apprendre l'existence de cette coutume,
s'exécuta avec enthousiasme (et un léger, mais ravissant,
accent) et l'instant fut visuellement immortalisé.
Ces deux jeunes citoyens d'une des plus anciennes républiques au
monde, emblème du monde libre, auraient-il crié
"Vive
le Roi !" s'ils eussent visité la Basilique de Saint-Denis ?
Rien n'est moins sûr ... Je me plais à imaginer que leur
enthousiasme fut le témoin de leur subconscient, pour lequel les
valeurs de 1776 (et de la constitution de 1787) se sont perpétuées
dans notre pays, à leur manière, en 1789 d'abord, sous l'Empire
ensuite ...
Didier Grau