Napoleon & Empire

Bataille d'Eylau

Date et lieu

  • 8 février 1807 à Preußisch Eylau (de nos jours Bagrationovsk, en Russie), à 30 km au sud-est de Königsberg (de nos jours Kaliningrad).

Forces en présence

  • Armée française (46 000 puis 65 000 hommes), sous le commandement de l'Empereur Napoléon 1er. 
  • Coalition russo-prussienne (75 000 puis 84 000 hommes) commandée par le général russe Levin August von Bennigsen. 

Pertes

  • Armée française : de 5 800 à 25 000 hommes selon les sources, dont une dizaine de généraux. 
  • Coalition russo-prussienne : de 20 à 30 000 hommes 
Bataille d'Eylau  (detail)
"Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau le 9 février 1807" (détail). Peint en 1808 par Antoine-Jean Gros.
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Situation générale

A l'automne 1806, l'armée prussienne a été si rapidement défaite que ses alliés russes n'ont pas eu le temps de lui venir en aide. Le corps de 60 000 hommes envoyés par le Tsar Alexandre Ier sous les ordres de Levin August Gottlieb Theophil (Leonty Leontyevich), comte von Bennigsen doit alors temporiser en attendant les renforts qui lui permettront de se mesurer à la Grande Armée. Ceux-ci arrivent en décembre sous la forme de deux contingents comptant respectivement 50 000 et 30 000 hommes. Le premier est sous le commandement du général Fiodor Fiodorovitch Buxhoeveden, le second est composé de membres de la Garde Impériale russe.

Désormais en supériorité numérique, les Russes passent à l'offensive en janvier 1807. Les premiers combats leur sont pourtant défavorables, ce qui permet à Napoléon de reprendre l'initiative et d'entreprendre une manoeuvre qui doit acculer l'ennemi sur la mer Baltique . Malheureusement, les plans de ses combinaisons tombent aux mains de l'ennemi qui bat en retraite. Napoléon, pour forcer Bennigsen à accepter la bataille, marche alors sur Koenigsberg, point essentiel du dispositif russe.

Après quelques engagements partiels, Bennigsen va tenter de l'arrêter à Eylau .


Préliminaires

Bennigsen y arrive le 7 février 1807 au matin et positionne son arrière-garde - environ 15 000 hommes commandés par Pierre de Bagration - au sud-ouest du village, vers les étangs de Ziegelhoff . Les Français s'y présentent bientôt. Napoléon s'installe sur une hauteur  à l'est du hameau, d'où il assiste à l'attaque du 4ème corps de Jean-de-Dieu Soult, qui se poursuit jusque tard dans la soirée. A 22 heures, le maréchal en personne s'empare du cimetière d'Eylau. Ce ne sera pas la dernière fois que celui-ci sera âprement disputé. Les Russes, également aux prises avec la cavalerie de Joachim Murat et les fantassins de Charles Augereau, reculent lentement le long des rues du village  , avant d'en être finalement chassés.

Dans les heures qui suivent, en pleine nuit, ils tentent cependant une contre-attaque. Elle est repoussée. Il ne leur reste plus qu'à établir leur camp dans la plaine  au nord d'Eylau en vue de reprendre le combat le lendemain.


La bataille

Le dispositif russe

Bennigsen dispose de 75 000 hommes environ, compte non tenu du corps d'Anton Wilhelm von L'Estocq, de 9 000 hommes, qui n'arrivera qu'au cours de la bataille. Fort d'une assez importante supériorité numérique, le général en chef russe entend se battre dans la grande plaine ouverte où il a fait bivouaquer ses troupes, au nord d'Eylau. Le terrain y est favorable, comme le prouvera assez la suite, aux actions de cavalerie et présente également, de son point de vue, l'avantage de lui permettre des communications aisées avec Königsberg, ainsi que de lui assurer une ligne de retraite toute trouvée, en direction de la rivière Pregel , si le besoin s'en fait sentir.

Son armée est disposée sur deux lignes, proches l'une de l'autre. La gauche, au sud-est, s'étend jusqu'à Serpallen , sous les généraux Karl Fiodorovitch Baggovout [Karl Gustav von Baggehufwudt] et Michel Barclay de Tolly. Le centre aligne les divisions Alexandre Ostermann-Tolstoï, Fabian Gottlieb von Osten-Sacken, Ivan Nikolaevich Essen et Nikolaï Alexeïevitch Toutchkov. La droite, commandée par Yevgeni Ivanovitch Markov, touche à Schloditten, laissant ainsi un assez grand espace entre elle et Toutchkov, intervalle qu'occupent des Cosaques. La réserve, formée des trois divisions Andrei Somov, Dmitri Sergueïevitch Dokhtourov et Nikolaï Mikhaïlovitch Kamenski, renforce le centre. Derrière celui-ci piaffe une réserve de 28 escadrons de cavalerie, commandée par le prince Dmitri Vladimirovitch Galitzine, tandis que le reste des cavaliers, sous Matveï Ivanovitch Pahlen, est rangé derrière la division Ostermann, non loin de Klein-Sausgarten . L'artillerie enfin, comptant environ 400 bouches à feu (canons et obusiers), est distribuée le long de toute la ligne de front, avec sa réserve également un peu en arrière. Le général en chef est installé, avec son Quartier Général, à Auklappen  (le nom de ce hameau est parfois orthographié, à tort, Anklappen).

Le dispositif français

Il n'est pas totalement en place au matin de la bataille. Napoléon attend Michel Ney, à qui on a envoyé l'ordre de rallier au plus vite, l'Empereur n'ayant au départ pas l'intention de s'engager fortement avant cette arrivée. D'ici là, Soult et Augereau, ce dernier malade à ne pouvoir tenir à cheval, occupent le terrain. Louis Charles Vincent Le Blond de Saint-Hilaire est à droite (au sud-est donc) près de Rothenen ; Claude-Juste-Alexandre Legrand masque ce village ; Jean François Leval à gauche, à l'exception d'une de ses brigades qui garde le cimetière. L'espace entre celui-ci et la division Saint-Hilaire est occupé par les deux divisions du maréchal Augereau, réduites à 10 000 hommes environ par les vicissitudes de la campagne. Louis-Nicolas Davout, qui arrive par la route d'Heilsberg , est en marche vers Serpallen mais n'a pas encore rejoint sa position. En réserve, la Garde se tient près du cimetière. Napoléon est tout près, sur la faible hauteur en haut de laquelle trône l'église du village .

La cavalerie s'étend sur les deux ailes, à gauche en direction d'Althof  (parfois orthographié Althoff), à droite derrière la division Saint-Hilaire. Une formidable réserve, sous les ordres de Murat, avec autour de lui les généraux Emmanuel de Grouchy, Dominique-Louis-Antoine Klein et Jean Joseph Ange d'Hautpoul, est massée derrière Augereau.

En comptant Davout et Ney, qui ne sont pas encore sur place, Napoléon dispose de 65 000 hommes et de 200 canons.

Le plan russe

Bennigsen veut couper en deux l'armée française, à Eylau même. Pour ce faire, il compte d'abord user de son artillerie puis faire porter sur le village l'effort de son aile droite. Celle-ci, pour accomplir sa mission, sera renforcée par le corps prussien de L'Estocq, dont on attend l'arrivée par Althof.

Le plan français

Napoléon, pour sa part, a l'intention de commencer par clouer sur place l'ennemi et de l'user. C'est le corps d'armée de Soult et l'artillerie qui s'en chargeront. Davout, à droite, débouchera ensuite sur le flanc des Russes tandis qu'Augereau forcera le passage entre leur centre et leur gauche. Ney, à son arrivée, se portera au soutien de l'aile gauche, dont la position sera jusque là un peu aventurée.


La bataille

Premiers combats

Ils s'engagent entre 6 et 9 heures du matin - les témoins sont en désaccord sur ce point. Ce sont d'abord des échanges de tirs d'artillerie. Les Russes pilonnent Rothenen, ainsi que le cimetière et le village d'Eylau qui est rapidement incendié. Quoique la canonnade soit épouvantable, elle n'est pas totalement efficace. Beaucoup de projectiles percutent des murs ou n'atteignent que des troupes disposées en ligne mince. Napoléon réplique en utilisant tout son parc. Le feu français, plus meurtrier, est cependant accueilli stoïquement par les troupes russes, insensibles aux ravages qu'il cause dans leurs lignes.

Vers neuf heures, semble-t-il, Bennigsen prend l'offensive. Une brigade du corps de Toutchkov, sur l'aile droite russe, part à l'assaut de la "Butte du moulin". C'est un échec. Et tandis que la gauche française se replie malgré tout sur Eylau, une contre-attaque se développe sur l'autre aile. Augereau et Saint-Hilaire avancent sur l'ennemi en contournant le village. Ils se dirigent vers Serpallen. Mais, Davout ne s'étant toujours pas présenté, Napoléon n'insiste pas.

Arrivée de Davout

Le vainqueur d'Auerstaedt ne va cependant plus tarder. Vers 10 heures du matin, son avant-garde, commandée par Louis Friant, s'empare de Serpallen avant de marcher sur Klein-Sausgarten, où Baggowut s'est replié. Bien que pris à partie par la division Ostermann et la cavalerie russe, puis bombardé par l'artillerie, Friant n'en poursuit pas moins son mouvement tandis que la division Charles Antoine Morand, derrière lui, s'installe dans Serpallen. Les réserves de Bennigsen se portent alors vers Davout qui reçoit le soutien de Saint-Hilaire tandis qu'Augereau et son 7ème corps reçoivent l'ordre d'attaquer le centre ennemi. Il est autour de midi.

L'attaque d'Augereau

Le corps d'Augereau est composé des deux divisions des généraux Jacques Desjardin (à droite) et Étienne Heudelet de Bierre (à gauche). Saint-Hilaire, chargé de boucher l'intervalle entre Augereau et Davout, prolonge leur ligne et avance dans le même mouvement. Mais, égarées par une soudaine tempête de neige, les troupes françaises, au lieu de faire le léger à gauche prévu pour aborder la ligne ennemie, exagèrent leur changement de direction et se retrouvent à défiler devant le front des russes. Ces derniers saisissent aussitôt l'occasion qui s'offre. Une batterie de 72 canons les écrase sous sa mitraille. Décimé, totalement désorienté, le 7ème corps laisse s'ouvrir un intervalle entre lui et Saint-Hilaire. La cavalerie russe en profite pour l'accabler encore davantage. Les survivants se fourvoient jusque dans le centre ennemi avant de rétrograder vers le cimetière d'Eylau, sur le chemin duquel ils auront encore l'infortune de se faire canonner par les batteries françaises aveuglées par les bourrasques de neige. En un quart d'heure, Augereau perd la moitié de ses effectifs : 5 000 hommes, tués ou blessés, parmi lesquels le maréchal lui-même et ses deux divisionnaires. On voit même un régiment complet, le 14ème de ligne, se faire détruire sur la butte où il a cherché refuge, pratiquement sous les yeux de l'Empereur, qui lui envoie en vain plusieurs de ses aides de camp pour l'inciter à se replier.

La butte du 14ème de ligne à Eylau
La butte du 14ème de ligne à Preussisch-Eylau

Le désastre du 7ème corps laisse un grand espace libre entre la division Morand et la division Saint-Hilaire, que les Russes vont bien entendu tenter d'exploiter. L'infanterie de Bennigsen se met en marche en direction du cimetière où se tient Napoléon, tout juste accompagné de quelques bataillons de sa Garde. Ceux-ci reçoivent l'ordre de charger à la baïonnette, sans tirer. Un combat titanesque s'engage à l'arme blanche. La menace qui pèse sur la position de l'Empereur paraît un moment suffisamment grave à quelques maréchaux pour qu'on parle de l'évacuer. Mais Napoléon, qui a compris le premier que l'offensive ennemie s'essoufflerait avant de l'atteindre, se contente d'apprécier sans bouger l'audace des troupes russes (garde impériale, cavalerie et division de Somov). Puis, une fois que l'élan de celles-ci s'est effectivement épuisé face à l'ardeur des grenadiers de Jean Marie Pierre Dorsenne et des chasseurs de Nicolas Dahlmann, il appelle auprès de lui Murat et lui commande de contre-attaquer.

La grande charge de cavalerie

Murat dispose de la réserve de cavalerie, stationnée en arrière de l'église d'Eylau, vers les étangs  alors gelés et enneigés. Au total, 58 escadrons. La cavalerie de la Garde, qui va charger également, n'est pas formellement sous ses ordres mais sous ceux de Jean-Baptiste Bessières. Ce sont là dix escadrons de plus.

Murat ordonne les troupes sur cinq lignes : dragons de Grouchy, cuirassiers d'Hautpoul, dragons de Klein, dragons de Jean-Baptiste Milhaud, chasseurs et grenadiers de la Garde. La charge part de l'aile droite, près de l'emplacement actuel  du monument de L'Estocq  .

Deux premières charges sont menées par les deux brigades de la division Grouchy. Celles-ci ne parviennent pas à entamer sérieusement la ligne russe.

Murat décide alors de faire donner toutes ses forces simultanément. Cette fois, la première ligne russe est enfoncée ; la seconde est culbutée et fuit derrière le bois d'Auklappen ce qui démasque la troisième, comprenant l'infanterie de Somov et de l'artillerie ; les artilleurs russes ouvrent le feu sans se soucier de distinguer amis et ennemis (c'est dans cette canonnade qu'est blessé mortellement le général d'Hautpoul). Pendant ce temps, ce qui reste de la première ligne russe se relève, et se reforme progressivement tout en tirant sur les cavaliers français. A ce moment arrivent les grenadiers de la Garde qui la traversent à leur tour et, emportés trop loin par leur élan, manquent se faire prendre. Les chasseurs de la Garde, enfin, traversent les deux premiers rangs ennemis puis sont pris à partie par de la cavalerie russe qui les repousse, tue leur chef, le général Dahlmann, et les poursuit jusqu'aux lignes françaises.

La charge a sauvé l'armée française en désorganisant le centre russe mais le manque de troupes d'infanterie empêche Napoléon d'en tirer tout le parti possible. La décision devra se faire ailleurs.

L'attaque du 3ème corps

Pendant la charge, les divisions du 3ème corps ont continué leur progression. Vers 13 heures, le général Friant, après avoir débusqué Ostermann du village de Klein-Sausgarten, avance vers le bois au sud de Kutschitten  et le hameau d'Auklappen , qui se situent sur les arrières des Russes. Morand et Charles Étienne Gudin, arrivé entre temps, se déploient sur sa gauche. Le 3ème corps se trouve alors former une ligne sud-nord, presque à angle droit par rapport au reste de l'armée française, la division Saint-Hilaire assurant la jonction avec celle-ci.

Une fois son dispositif en place, Davout reprend l'offensive. Friant s'empare des bois et du plateau de Kutschitten , puis occupe Lampasch   ; Gudin prend Auklappen. La réaction de Bennigsen, qui envoie les divisions Ostermann et Kamenski pour contrer ce mouvement, est un échec. A 15 heures, l'aile droite française a refoulé l'aide droite russe et gagné les arrières de l'armée ennemie.

Désormais en mauvaise posture, Bennigsen s'obstine. L'arrivée de L'Estocq, qu'on lui annonce imminente, lui permet de garder espoir. Napoléon, de son côté, n'a pas les troupes nécessaires pour porter l'estocade. Lui aussi attend un renfort, celui du 4ème corps de Ney.

Les arrivées de L'Estocq et Ney

Tous les deux ont reçu l'ordre de rallier le champ de bataille, L'Estocq à Hussehnen le 7 février au soir mais l'état de ses troupes a retardé son départ, Ney vers Landsberg le 8 à 14 heures. Tous les deux se sont mis en marche et tous les deux se dirigent vers Althof. Leurs avant-gardes se heurtent vers Wackern. Ney tente de couper la route d'Althof à son adversaire mais celui-ci déjoue ses plans, le prend de vitesse et débouche le premier sur le village, par Graventin.

A 16 heures, L'Estocq est à Schmoditten , d'où Bennigsen l'expédie sans tarder vers Kutschitten . L'Estocq dispose de 7 000 hommes, en ayant laissé environ 2 000 derrière lui : 600 à Althof, le reste pour garder les points de passage sur la Frisching . Son arrivée renverse un temps le cours des combats locaux. Il reprend le bois au sud de Kutschitten et le village d'Auklappen. Mais Davout réagit sans tarder et stabilise la situation. La nuit tombant, le combat cesse.

Vers 19 ou 20 heures, Ney arrive à son tour. Il attaque aussitôt les villages de Schmoditten  et Schloditten dont il s'empare et qu'il conserve malgré les efforts des Russes pour les reprendre.

La retraite russe

Bennigsen constate alors que la situation ne lui permet plus guère d'espérer une issue favorable. Son aile gauche est sous la pression de Davout, la droite commence à sentir celle de Ney. A court de munitions et de réserves, il prend le parti de se retirer, contre l'avis de certains de ses lieutenants et de L'Estocq. Il n'en chantera pas moins victoire auprès du Tsar. L'armée russo-prussienne se replie pendant la nuit sur Koenigsberg par la route de Mulhausen  et sur Wehlau  par la route de Domnau .

Napoléon, lui, bivouaque ce soir-là sur une hauteur près de Ziegelhof, non loin de la route de Landsberg. Le lendemain, il parcourt le champ de bataille et s'installe à Eylau même , où il restera jusqu'au 17 février, revendiquant d'autant plus fermement la victoire qu'elle est moins indiscutable, même s'il a conservé la maîtrise du terrain.


Les suites de la bataille

Napoléon est bien conscient que les pertes, considérables, subies de part et d'autres lui sont plus préjuciables qu'à son adversaire. En conséquence, il se montre particulièrement circonspect dans ses dispositions, assurant en premier lieu la sécurité de son armée et de ses communications. Ce n'est que le 10 que Murat est envoyé à la poursuite de Bennigsen qu'il repousse au-delà de la Frisching. Mais l'Empereur est en fait décidé à ne pas prolonger davantage les opérations et à prendre ses quartiers d'hiver sur la Passarge. Le 16, il donne l'ordre de se retirer.

Le sort de la campagne n'est pas encore tranché.

*  *  *
Cette bataille, particulièrement meurtrière (le terme "boucherie" est employé par la quasi totalité des historiens actuels), voit l'Empereur très affecté par les pertes subies, en particulier celle de sept généraux, dont son aide de camp Claude Corbineau, emporté par un boulet.

Témoignages

Cinquante-huitième bulletin de la grande armée. Preussich-Eylau, le 9 février 1807.

Combat d'Eylau.

A un quart de lieue de la petite ville de Preussich-Eylau, est un plateau qui défend le débouché de la plaine. Le maréchal Soult ordonna au quarante-sixième et au dix-huitième régiments de ligne de l'enlever. Trois régiments qui le défendaient furent culbutés, mais au même moment une colonne de cavalerie russe chargea l'extrémité de la gauche du dix-huitième, et mit en désordre un de ses bataillons. Les dragons de la division Klein s'en aperçurent à temps ; les troupes s'engagèrent dans la ville d'Eylau. L'ennemi avait placé dans une église et un cimetière plusieurs régiments. Il fit là une opiniâtre résistance, et après un combat meurtrier de part et d'autre, la position fut enlevée à dix heures du soir. La division Legrand prit ses bivouacs au-devant de la ville, et la division Saint-Hilaire à la droite. Le corps du maréchal Augereau se plaça sur la gauche, le corps du maréchal Davoust avait, dès la veille, marché ; pour déborder Eylau, et tomber sur le flanc gauche de l'ennemi, s'il ne changeait pas de position. Le maréchal Ney était en marche pour le déborder sur son flanc droit. C'est dans cette position que la nuit se passa.

Bataille d'Eylau.

A la pointe du jour, l'ennemi commença l'attaque par une vive canonnade sur la ville d'Eylau et sur la division Saint-Hilaire.

L'empereur se porta à la position de l'église que l'ennemi avait tant défendue la veille. Il fit avancer le corps du maréchal Augereau, et fit canonner le monticule par quarante pièces d'artillerie de sa garde. Une épouvantable canonnade s'engagea de part et d'autre.

L'armée russe, rangée en colonnes, était à demi-portée de canon ; tout coup frappait. Il parut un moment, aux mouvements de l'ennemi, qu'impatienté de tant souffrir, il voulait déborder notre gauche. Au même moment, les tirailleurs du maréchal Davoust se firent entendre, et arrivèrent sur les derrières de l'armée ennemie ; le corps du maréchal Augereau déboucha en même temps en colonnes, pour se porter sur le centre de l'ennemi, et, partageant ainsi son attention, l'empêcher de se porter tout entier contre le corps du maréchal Davoust. La division Saint-Hilaire déboucha sur la droite, l'une et l'autre devant manoeuvrer pour se réunir au maréchal Davoust : à peine le corps du maréchal Augereau et la division Saint-Hilaire eurent-ils débouché, qu'une neige épaisse, et telle qu'on ne distinguait pas à deux pas, couvrit les deux armées.

Dans cette obscurité, le point de direction fut perdu, et les colonnes, appuyant trop à gauche, flottèrent incertaines. Cette désolante obscurité dura une demi-heure. Le temps s'étant éclairci, le grand-duc de Berg, à la tête de sa cavalerie, et soutenu par le maréchal Bessières à la tête de la garde, tourna la division Saint-Hilaire, et tomba sur l'armée ennemie: manoeuvre audacieuse, s'il en fut jamais, qui couvrit de gloire la cavalerie, et qui était devenue nécessaire dans la circonstance où se trouvaient nos colonnes. La cavalerie ennemie, qui voulut s'opposer à cette manoeuvre, fut culbutée ; le massacre fut horrible. Deux lignes d'infanterie russe furent rompues ; la troisième ne résista qu'en s'adossant à un bois. Des escadrons de la garde traversèrent deux fois toute l'armée ennemie.

Cette charge brillante et inouïe qui avait culbuté plus de vingt mille hommes d'infanterie, et les avait obligés à abandonner leurs pièces, aurait décidé sur-le-champ la victoire sans le bois et quelques difficultés de terrain. Le général de division d'Hautpoult fut blessé d'un biscaïen. Le général Dalhmann, commandant les chasseurs de la garde, et un bon nombre de ses intrépides soldats moururent avec gloire. Mais les cent dragons, cuirassiers ou soldats de la garde que l'on trouva sur le champ de bataille, on les y trouva environnés de plus de mille cadavres ennemis. Cette partie du champ de bataille fait horreur à voir. Pendant ce temps, le corps du maréchal Davoust débouchait derrière l'ennemi. La neige, qui, plusieurs fois dans la journée, obscurcit le temps, retarda aussi sa marche et l'ensemble de ses colonnes.

Le mal de l'ennemi est immense, celui que nous avons éprouvé est considérable. Trois cents bouches à feu ont vomi la mort de part et d'autre pendant douze heures. La victoire, longtemps incertaine, fut décidée et gagnée lorsque le maréchal Davoust déboucha sur le plateau et déborda l'ennemi, qui, après avoir fait de vains efforts pour le reprendre, battit en retraite. Au même moment, le corps du maréchal Ney débouchait par Altorff sur la gauche, et poussait devant lui le reste de la colonne prussienne échappée au combat de Deppen. Il vint se placer le soir au village de Schnaditten, et par-là l'ennemi se trouva tellement serré entre les corps des maréchaux Ney et Davoust, que, craignant de voir son arrière-garde compromise, il résolut, à huit heures du soir, de reprendre le village de Schnaditten. Plusieurs bataillons de grenadiers russes, les seuls qui n'eussent pas donné, se présentèrent à ce village ; mais le sixième régiment d'infanterie légère les laissa approcher à bout portant, et les mit dans une entière déroute. Le lendemain l'ennemi a été poursuivi jusqu'à la rivière de Frischling. Il se retire au-delà de la Pregel. Il a abandonné sur le champ de bataille seize pièces de canon et ses blessés. Toutes les maisons des villages qu'il a parcourus la nuit en sont remplies.

Le maréchal Augereau a été blessé d'une balle. Les généraux Desjardins, Heudelet, Lochet, ont été blessés. Le général Corbineau a été enlevé par un boulet. Le colonel Lacuée, du soixante-troisième, et le colonel Lemarois, du quarante-troisième ont été tués par des boulets. Le colonel Bouvières, du onzième régiment de dragons, n'a pas survécu à ses blessures. Tous sont morts avec gloire. Notre perte se monte exactement à dix-neuf cents morts et à cinq mille sept cents blessés, parmi lesquels un millier qui le sont grièvement, seront hors de service. Tous les morts ont été enterrés dans la journée du 10. On a compté sur le champ de bataille sept mille Russes.

Ainsi l'expédition offensive de l'ennemi, qui avait pour but de se porter sur Thorn en débordant la gauche de la grande armée, lui a été funeste. Douze à quinze mille prisonniers, autant d'hommes hors de combat, dix-huit drapeaux, quarante-cinq pièces de canon, sont les trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves.

De petites contrariétés de temps, qui auraient paru légères dans toute autre circonstance, ont beaucoup contrarié les combinaisons du général français. Notre cavalerie et notre artillerie ont fait des merveilles. La garde à cheval s'est surpassée ; c'est beaucoup dire. La garde à pied a été toute la journée l'arme au bras, sous le feu d'une épouvantable mitraille, sans tirer un coup de fusil, ni faire aucun mouvement. Les circonstances n'ont point été telles qu'elle ait dû donner. La blessure du maréchal Augereau a été aussi un accident défavorable, en laissant, pendant le plus fort de la mêlée, son corps d'armée sans chef capable de le diriger.

Ce récit est l'idée générale de la bataille. Il s'est passé des faits qui honorent le soldat français: l'état-major s'occupe de les recueillir.

La consommation en munitions à canon a été considérable ; elle a été beaucoup moindre en munitions d'infanterie.

L'aigle d'un des bataillons du dix-huitième régiment ne s'est pas retrouvée; elle est probablement tombée entre les mains de l'ennemi. On ne peut en faire un reproche à ce régiment ; c'est, dans la position où il se trouvait, un accident de guerre ; toutefois l'empereur lui en rendra une autre lorsqu'il aura pris un drapeau à l'ennemi.

Cette expédition est terminée, l'ennemi, battu, est rejeté à cent lieues de la Vistule. L'armée va reprendre ses cantonnements, et rentrer dans ses quartiers-d'hiver.
Détail de la carte de la bataille d'Eylau
Carte de la bataille
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