Napoléon Bonaparte voit le jour le 15 août 1769 à
Ajaccio (Corse), fils puîné de
Carlo
Maria (Charles-Marie) Buonaparte, avocat au Conseil supérieur
de Corse, et de
Letizia
(Laetitia) Ramolino. Il est baptisé dans

la cathédrale de la ville

le 21 juillet 1771, année qui voit la famille Bonaparte reconnue
comme noble par le Conseil supérieur de Corse.
Le jeune Napoléon effectue son premier voyage en France métropolitaine
en décembre 1778, pour être admis le 1er janvier suivant
au collège d'Autun, où
son
père a pu l'inscrire après avoir obtenu une bourse d'études.
En mai 1779 il intègre l'École militaire de Brienne, qui
préparer des enfants de la noblesse à la carrière
des armes. Il y fait preuve de remarquables dispositions pour les mathématiques.
Il quitte cet établissement en octobre 1784, pour entrer à
l'École royale du Champ de Mars, à Paris, dans la Compagnie
des cadets gentilhommes.
L'année 1785 est pour Napoléon endeuillée par le
décès de son père
Charles-Marie
Bonaparte, vraisemblablement d'un cancer de l'estomac, qui laisse
une veuve avec huit enfants et peu de revenus. A l'automne, Napoléon
reçoit son brevet de Lieutenant en second et est affecté
au régiment d'artillerie de La Fère, en garnison à
Valence.
En 1786, un premier congé lui permet de rentrer en Corse, qu'il
a quittée depuis près de huit ans. Il ne retourne à
Paris que l'année suivante.
Le lieutenant Bonaparte rejoint en juin 1788 son régiment, en garnison
à Auxonne, petite ville de Bourgogne. En 1789, année troublée,
il est chargé de réprimer des émeutes populaires dans
la région, puis regagne la Corse où il participe à
l'effervescence politique qui agite l'île. Il fait preuve à
cette époque d'un nationalisme insulaire, soutenant l'action de
Pascal
Paoli avec qui il a une entrevue en juillet 1790, peu concluante.
De retour à Auxonne, Napoleon Bonaparte y est promu premier lieutenant
en juin 1791 et transféré au 4ème régiment
d'artillerie, à Valence. A l'occasion d'un nouveau congé,
il intègre un bataillon de gardes nationaux d'Ajaccio, avec lequel
il participe à des échaufourées qui l'obligent à
rentrer à Paris en mai 1792 pour se défendre. Il est réintégré
dans l'armée en juillet 1792, avec le grade de capitaine et envoyé
à Ajaccio.
Sa rupture avec
Paoli, dont
les partisans mettent à sac la maison Bonaparte, l'oblige à
fuir l'île avec les siens en juin 1793. Tandis que sa famille s'installe
près de Toulon, lui-même rejoint son régiment à
Nice. Après une mission à Avignon, il se voit confier par
la Convention le commandement de l'artillerie devant Toulon, avec le grade
de chef de bataillon. Sous les ordres du général
Dugommier,
Napoléon Bonaparte prend une part décisive à l'expulsion
de la flotte anglaise grâce à ses talents d'artilleur. Il se
bat aux côtés de futurs maréchaux ou généraux
d'Empire, comme
Auguste-Frédéric-Louis
Viesse de Marmont,
Jean-Andoche Junot,
André Masséna,
Louis-Gabriel
Suchet ou
Claude-Victor Perrin.
Il est récompensé de ses hauts-faitspar le grade de général
de brigade.
La chute de Robespierre lui vaut en 1794 une courte captivité et
la suspension de ses fonctions alors qu'il est depuis mars le commandement
de l'artillerie de l'armée d'Italie et qu'il vient d'en rédiger
le plan de campagne.
Après s'être fiancé au printemps 1795, à Marseille,
avec sa belle-soeur
Désirée
Clary, Napoléon Bonaparte refuse sa nomination comme général
d'infanterie à l'armée de l'Ouest, intègre pour quelques
semaines le bureau topographique du Comité de Salut public, propose
de se rendre en Turquie pour y organiser l'armée... avant de voir
son nom rayé de la liste des généraux employés.
En octobre 1795,
Paul-François
de Barras, général en chef de l'armée de l'Intérieur,
lui confie le commandement des forces destinées à réprimer
l'insurrection des sections royalistes à Paris ; secondé
par
Guillaume
Marie-Anne Brune et
Joachim
Murat, Napoléon Bonaparte vient à bout de quelque 25 000
insurgés. Cela lui vaut, outre le surnom de "Général
Vendémiaire", le grade de général de division
et le commandement en chef de l'armée de l'Intérieur.
En mars 1796, le Directoire, dominé par
Barras,
lui confie le commandement en chef de l'armée d'Italie. Bonaparte
épouse
Joséphine
de Beauharnais, une créole veuve de général,
et part pour l'armée. Son premier discours à ses troupes,
à Nice, révèle ses exceptionnelles qualités
de meneur d'hommes :
« Soldats, vous êtes nus,
mal nourris... Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du
monde ».
La campagne d'Italie débute avec l'arrivée de Napoléon
Bonaparte à Menton le 2 avril 1796. Dès le 10 il passe à
l'offensive contre l'armée autrichienne. Les combats victorieux
se succèdent : le 12 à
Montenotte, le 13 à Millesimo, le 15 à Dego

,
le 21 à
Mondovi.
Le 28, les Sardes, s'avouent vaincus : les envoyés du
roi
Victor-Amédée III signent l'armistice de Cherasco, prélude
au traité de Paris. Se lançant alors à la poursuite
des Autrichiens en fuite, Napoléon Bonaparte entre à Plaisance
le 7 mai après avoir passé le Pô. Trois jours plus
tard, c'est la
Victoire
de Lodi. Le 15, Bonaparte entre à Milan. Les réquisitions,
en argent, oeuvres d'art et fournitures militaires se succèdent,
entraînant une insurrection de la population du Milanais. La répression
est inexorable.
Durant les semaines suivantes, Bonaparte agit depuis Milan en quasi-souverain.
Il conclut des traités avec Naples, le duché de Parme et
le Saint-Siège. Dans le même temps, il entame le siège
de la ville de Mantoue, dont la chute est nécessaire à ses
projets d'attaquer l'Autriche par le Tyrol.
Mais le 26 juillet,
Dagobert von
Wurmser, le nouveau général en chef autrichien passe
à l'offensive. Le 30, Bonaparte lève le siège de
Mantoue et se porte au devant de ses adversaires qui ont commis l'erreur
de diviser leurs forces. Le 3 août
Masséna
bat un de leurs corps à Lonato. Le 5, le second subit une
autre défaite à
Castiglione.
A nouveau battu le 8 septembre à
Bassano,
Wurmser se réfugie dans Mantoue.
Les Autrichiens lancent une nouvelle offensive le 1er novembre 1796, sous
le commandement du général Alvinczy. Après quelques
succès initiaux, celui-ci est vaincu le 17 à
Arcole,
après trois jours de combats.
Une nouvelle tentative des Autrichiens, décidément opiniâtres,
échoue le 14 janvier 1797 à
Rivoli et le 16 à la Favorite. Le 2 février,
Wurmser
capitule et évacue Mantoue. Quinze jours plus tard, 19 février,
un traité de paix avec le
Pape
Pie VI est signé à Tolentino.
En mars, Bonaparte prend la direction de l'Autriche. Le 12, il passe le
Piave, le 16, il culbute l'
archiduc
Charles à Tagliamento et le 23 entre à Trieste.
Une suspension d'arme conclue le 7 avril débouche sur la conférence
de Leoben entre Bonaparte et les plénipotentiaires autrichiens
qui aboutit le 18 à la signature des préliminaires de paix
de
Leoben.
Napoléon Bonaparte se tourne alors vers Venise, qui est occupée
le 15 mai et qui doit à son tour, en vertu du traité signé
le 16, fournir argent, vaisseaux, tableaux et manuscrits avant de recevoir
une nouvelle structure administrative. Le reste de l'Italie du Nord subit
lui aussi une réorganisation complète : république
Ligurienne proclamée à Gênes le 17 juin, Cisalpine
à Milan le 9 juillet. Toutes ces décisions sont prises sans
guère consulter le gouvernement français, auquel le général
envoie même quelques courriers menaçants. Il en va de même
des négociations entamées le 25 mai avec l'Autriche et qui
aboutissent le 17 octobre au traité de paix de
Campo-Formio.
Bonaparte, désigné comme représentant plénipotentiaire
de la République Française, se rend ensuite au congrès
de Rastadt, relatif à l'occupation de certaines régions d'Allemagne
par la France. Il y séjourne du 27 novembre au 1er décembre,
le temps de signer une convention d'évacuation des pays vénitiens
par les troupes françaises et de la rive gauche du Rhin par celles
de l'
empereur
d'Allemagne. Le 5 décembre 1797 il est de retour à Paris.
Après sa réception à l'Institut, le 4 janvier 1798,
Napoléon Bonaparte effectue une tournée d'inspection de
Calais à Ostende et en revient le 23 février avec un rapport
qui repousse le projet d'une descente en Angleterre.
Entre mars et avril, l'idée d'une conquête de l'Égypte
progresse peu à peu au Directoire et le 4 mai Napoléon Bonaparte
part pour Toulon afin de superviser en personne les préparatifs
de cette
expédition.
La flotte appareille le 19 mai, emportant un corps expéditionnaire
de 37 000 hommes. Elle s'empare en chemin de Malte (10 au 13 juin)
et touche les côtes égyptiennes le 1er juillet. Napoléon
Bonaparte débarque au milieu de la nuit. Le lendemain, les Français
entrent dans Alexandrie, le 21 ils détruisent les Mamelouks lors
de la
Bataille
des Pyramides et le 25 ils prennent Le Caire.
La situation se dégrade subitement les 1er et 2 août 1798 avec
la
défaite
navale d'Aboukir (Bataille du Nil) : les Français sont prisonniers
de leur conquête. Cela ne les empêche pas de l'organiser : l'Institut
d'Égypte est créé le 22 août ; le 29 août
paraît le premier numéro du
Courrier de l'Égypte ;
le 4 septembre Bonaparte décide que tous les habitants de l'Égypte
porteront la cocarde tricolore, que le plus haut minaret du Caire et celui
de chacun des chefs-lieux des provinces porteront le pavillon tricolore.
Mais le 21 octobre se produit une révolte de la population du Caire

:
un général est tué ainsi qu'un aide de camp de Napoléon
Bonaparte. La répression, immédiate et sanglante, a tôt
fait de ramener le calme. Dès le 30 Bonaparte trouve le temps d'inaugurer
un jardin-concert.
En février 1799 Napoléon Bonaparte marche sur la Syrie, à la rencontre
d'une armée turque envoyée reconquérir l'Égypte.
Il quitte Le Caire le 10, entre à Gaza le 25 et prend Jaffa le
7 mars, fait d'armes entaché par le massacre de la garnison qui
se produit les jours suivants. Bonaparte se porte ensuite sur Saint-Jean
d'Acre qui résiste opiniâtrement. Après avoir défait
une armée de secours à la bataille du Mont-Thabor le 16
avril, Bonaparte doit se résigner à lever le siège
de la ville et à rentrer à Jaffa où il visite ses
soldats atteints de la peste (c'est en fait sa seconde visite après
celle du 11 mars). Il donne ensuite le signal de la retraite et rentre
au Caire, où il arrive le 14 juin.
Une nouvelle armée turque débarquée par la flotte
anglaise le 17 juillet est battue le 25 à Aboukir. C'est la dernière
victoire de Napoléon en Égypte. Le 22 août, il s'embarque
pour la France ; le 16 octobre, il est à Paris. Aussitôt
commencent les préparatifs du coup d'État conçu par
Emmanuel-Joseph Sieyès, qui a lieu le 9 novembre (18 brumaire). Plus difficile
à réaliser que prévu, il laisse Bonaparte maître
de la situation. Nommé Premier consul (les deux autres sont Sieyès
et Roger-Ducos) il repousse le projet de constitution imaginé par
Sieyès et en fait adopter un autre qui lui donne tout pouvoir (15 décembre).
Dès le 24, il est assez fort pour éloigner Siéyès
et le remplacer par Jean-Jacques Régis de Cambacérès
(Charles-François Lebrun, lui, prend la place de Roger-Ducos).
Napoléon Bonaparte prend, pendant ces premières semaines de
pouvoir, une série de mesures visant à affermir le régime
en refermant les plaies les plus profondes ouvertes par la Révolution :
abrogation de la loi permettant de prendre des otages parmi les parents
d'émigrés et les ci-devant nobles, annulation de la déportation
de certains catégories de prêtres, signature d'un armistice
avec les Vendéens,
etc.
La mise en place des institutions nouvelles se poursuit durant les premiers
mois de 1800 : limitation du nombre des journaux parisiens, création
de la Banque de France, organisation (tenue secrète) d'une armée
de réserve de soixante mille hommes sous le commandement direct
du Premier Consul, loi portant sur la nouvelle organisation administrative
de la France (elle crée en particulier les préfets), loi
sur la nouvelle organisation des tribunaux. Parallèlement, les
mesures d'apaisement, renforcées encore en ce début d'année
par la clôture de la liste des émigrés, produisent
leur effet, amenant la soumission des Vendéens et de nombreux chefs
royalistes, dont
Georges
Cadoudal (14 février).
Le 7 février 1800, la consultation populaire destinée à
ratifier la constitution se termine. Les résultats, publiés
le 18 suivant, donnent 3 011 007 oui pour 1 562 non.
Mais la France est toujours en guerre avec l'Europe et le 6 mai Napoléon
Bonaparte quitte Paris pour l'armée ; c'est le début de
la seconde Campagne d'Italie. Franchissant les Alpes par le col du Saint-Bernard

,
il fond sur le nord de l'Italie et entre à Milan moins de quinze
jours plus tard, le 2 juin. Le 14, la
Victoire
de Marengo met fin à la campagne. Bientôt les Français
sont à Turin et à Gènes.
De retour à Paris le 2 juillet, Napoléon Bonaparte se consacre
à nouveau au gouvernement du pays. Une commission charger d'élaborer
le code civil est installée le 12 août ; un ministère
du Trésor est institué le 27 septembre par dédoublement
du ministère des Finances ; une suite de traités est
signée, avec l'Espagne le 1er octobre (traité de San-Ildefonso),
avec les États-Unis d'Amérique le 3 (traité de Mortefontaine)
; les négociations sur le Concordat débutent le 5 novembre
avec l'envoyé du
Pape
Pie VII.
Sentant son pouvoir affermi, Bonaparte peut enfin répondre, le
7 septembre, au
comte
de Provence, qui lui avait écrit le 20 février :
« Nous
pouvons assurer la gloire de la France. Je dis nous, parce que j'aurai
besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait sans moi ».
Il le fait en lui adressant une brutale fin de non-recevoir :
« Vous
ne devez pas souhaiter votre retour en France ; il vous faudrait
marcher sur cent mille cadavres ».
L'année 1800 se termine pourtant de façon contrastée
pour le Premier Consul : si
Jean Victor
Marie Moreau écrase les Autrichiens à Hohenlinden le 3
décembre, si une ligue des neutres (dirigée de fait contre
l'Angleterre) se constitue le 16, rassemblant la Russie, la Suède
et le Danemark puis la Prusse, ces bonnes nouvelles sont gâchées
par l'attentat dont Napoléon est l'objet le 24, rue Saint-Nicaise

et qui fait vingt-deux morts et cinquante-six blessés. L'attentat
est d'abord attribué aux Jacobins, dont cent trente, considérés
comme complices, sont déportés sans jugement dès le
5 janvier 1801. Les auteurs présumés, eux, sont jugés
et pour certains condamnés et exécutés tout au long
de ce mois, avant que les véritables instigateurs (des royalistes)
ne soient démasqués. Quant aux autorités, elles prennent
prétexte de l'attentat pour rendre la justice plus expéditive
: suppression des jurys, du droit d'appel et de cassation pour toute une
série de crimes.
Ces soucis n'interrompent pas les efforts diplomatiques de Napoléon
Bonaparte visant à mettre fin aux guerres de la Révolution :
le 9 février 1801 la paix entre la France et l'Autriche est signée
à
Lunéville ;
le 27, il écrit au tsar
Paul
Ier, avance qui aboutit dès le 6 mars à l'ouverture de
négociations avec la Russie ; le 18, les négociations
de paix avec le royaume de Naples aboutissent ; le 21, le traité
d'Aranjuez est conclu avec l'Espagne. Seuls les Anglais poursuivent les
hostilités. Leurs armées, débarquées en Égypte
le 6 mars, battent les Français à Canope le 21. Mais la démission
du premier ministre William Pitt "le jeune", le 14, peut laisser
espérer, là aussi, une inflexion de la politique britannique.
Napoléon se juge en tout cas assez fort pour réunir à
la France la rive gauche du Rhin (8 mars) et le duché de Parme (21
mars).
La grande préoccupation de Napoléon Bonaparte, les mois suivants,
est la négociation du Concordat. Il mandate son frère aîné
Joseph
Bonaparte pour négocier avec l'envoyé plénipotentiaire
du
Pape, le cardinal-secrétaire
d'État Consalvi. L'affaire est rondement menée et le Concordat
signé le 15 juillet 1801

,
avant d'être ratifié le 8 septembre par le Premier Consul.
Au plan intérieur, Napoléon Bonaparte poursuit son oeuvre
de reconstruction administrative avec l'installation, le 28 mars, d'une
commission chargée de rédiger le code criminel ; le
début de la discussion du Code civil au Conseil d'État le
23 juillet ; l'organisation de la gendarmerie nationale le 31 ;
l'installation de commissions chargée de rédiger pour l'une
le code commercial (3 août), pour l'autre le code rural (10 août) ;
l'institution des inspecteurs généraux du Trésor
public le 6 septembre ; la création d'un directeur général
et de quatre administrateurs de douanes le 16 ; la création
d'un ministre du Trésor public le 27.
En automne 1801, de nouveaux traités de paix sont signés :
avec le Portugal le 29 septembre, avec la Russie le 8 octobre. Mais surtout,
des discussions s'engagent avec l'Angleterre après la fin des hostilités
en Égypte où les restes du corps expéditionnaire français
sont acculés à la capitulation, au Caire le 27 juin, dans
le reste du pays le 31 juillet. Les premiers échanges de vue débouchent
le 1er octobre sur la signature de préliminaires de paix. S'ensuit
l'ouverture de véritables négociations, à Amiens, le
3 décembre'année 1801 se clôt pour Napoléon par
le départ de l'expédition de Saint-Domingue sous le commandement
de son beau-frère le général Victor Emmanuel Leclerc
(14 décembre) ; sa mission est de réconquérir
l'île, tenue par Toussaint Louverture. Il y débarque le 6 février
1802.
En Europe, Napoléon Bonaparte vient de se faire élire Président
de la République italienne

(25 janvier 1802), et s'apprête à signer avec l'Angleterre
le traité d'Amiens

(25
mars), qui permet à la France de connaître la paix pour la
première fois depuis le 20 avril 1792. C'est cependant une paix rendue
fragile par une politique extérieure provocante. Le 11 septembre,
le Piémont est réuni à la France ; le 30, le Premier
consul impose sa médiation aux cantons suisses dans le conflit qui
oppose fédéralistes et unitaires et nomme, le 17 octobre,
Michel
Ney commandant des forces françaises en Suisse afin d'y ramener
le calme, au besoin par la force ; le 20, une note de
Charles-maurice
de Talleyrand-Périgord menace l'Angleterre d'une nouvelle guerre
si elle n'évacue pas Malte.
Sur le plan intérieur, Bonaparte, qui vole de succès en
succès, poursuit sa marche vers la monarchie. Le 6 mai 1802, le
Tribunat propose
« qu'il soit donné au général
Bonaparte, Premier Consul, un gage éclatant de la reconnaissance
nationale ». Le 8, un sénateur propose de le
nommer consul à vie mais le Sénat se contente de le déclarer
réélu
« pour les dix années qui
suivront immédiatement les dix ans pour lesquels il a été
nommé. » Le 9, Bonaparte réclame que la
sanction populaire vienne confirmer cette décision et le 10
un arrêté annonce l'organisation d'un plébiscite dont
la question est devenue :
« Napoléon Bonaparte
sera-t-il consul à vie ? ». La réponse
est nettement positive et le Sénat n'a plus, le 2 août, qu'à
proclamer le résultat avant d'apporter, le 4, les modifications
nécessaires à la Constitution. Dans les mois qui suivent,
le Premier consul commence à recevoir des honneurs quasi royaux
tandis que le régime renforce son contrôle sur les théâtres
et les journaux et que l'Église et la Magistrature retrouvent des
formes et des prérogatives perdues avec la Révolution.
Parallèlement, Napoléon poursuit sa politique de réformes
: le 24 mars 1802 est installée une commission chargée de
rédiger le code de procédure civile ; le 26 avril,
une amnistie assez large est accordée aux derniers émigrés ;
le 1er mai, une loi établit le régime de l'instruction publique.
Le 19, un projet de loi instituant la Légion d'honneur est voté

.
Le 19 novembre, la Direction générale des Musées
est créée et
Dominique
Vivant Denon devient directeur général du musée
du Louvre.
Aux Antilles, Louverture est arrêté le 7 juin 1802, à
peine plus de quinze jours après le vote d'une loi rétablissant
la traite des noirs et l'esclavage
« conformément
aux lois et règlements antérieurs à 1789 »
(20 mai). Cette nouvelle politique entraîne un soulèvement
général des esclaves noirs le 13 septembre. Leclerc meurt
de maladie le 2 novembre 1802 tandis que l'expédition tourne peu
à peu au fiasco.
Durant toute l'année 1803, Bonaparte prend de nouvelles mesures pour
renforcer son autorité, récompensant les fidèles (trente
et un sénateurs sont pourvus le 4 janvier de sénatoreries
à vie), affaiblissant les pouvoirs rivaux (en décembre, le
Corps législatif perd le droit de nommer son président) et
muselant l'opposition (l'Académie des Sciences morales et politiques,
colonisée par les « idéologues », des
républicains modérés, est supprimée). Peu à
peu, une symbolique monarchique se met en place : à partir du 28
mars 1803, les nouvelles monnaies sont à l'effigie du Premier Consul.
Seuls ses frères,
Lucien
comme
Jérôme,
qui contractent tous deux cette année-là des mariages désapprouvés
par Napoléon, semblent capables de braver sa volonté.
Cependant, il poursuit les réformes et la réorganisation
administrative : règlementation de l'exercice de la médecine
; création des écoles de pharmacie ; organisation du notariat
; vote d'une loi règlementant le fonctionnement des manufactures
et des ateliers (elle interdit les coalitions d'ouvriers et établit
la protection des marques) ; en avril 1803, une réforme monétaire
installe ce qui deviendra le "franc germinal" avec la banque
de France comme institut d'émission privilégié ;
en septembre, les travaux extraordinaires des ponts et chaussées,
creusement et réparations des canaux, dessèchement des marais
reçoivent d'importantes dotations ; le livret ouvier est institué
le 1er décembre.
Napoléon n'omet pas de choyer l'Église et les écclésiastiques,
aussi bien d'un point de vue pratique - leurs traitements deviennent insaisissables
et ceux du haut-clergé sont revalorisés ; les séminaristes
sont exemptés de la conscription - que symbolique - les noms des
saints et des personnages de l'histoire ancienne deviennent les seuls
acceptés comme prénoms pour l'état civil.
Sa politique extérieure prolonge d'abord les tendances de l'année
précédente : la Suisse reçoit sa nouvelle Constitution
des mains du Premier consul (
Acte de médiation du 19 février)
et conclut un traité d'alliance avec la France ; en mars, le 24,
la Diète de Ratisbonne modifie de fond en comble l'équilibre
politique de l'Allemagne en application du traité de Lunéville.
Surtout, durant les mois de février et de mars 1803, la situation
continue de se tendre avec l'Angleterre à propos de Malte. La rupture
se produit en mai : le 11, la France rejette un ultimatum anglais et le
traité d'Amiens est dénoncé dès le lendemain
; le 17, le gouvernement anglais décrète un embargo sur
les navires français et s'empare de plus de 1200 vaisseaux et de
200 millions de marchandises ; le 22, les Anglais se trouvant en France
sont arrêtés et le 23 c'est la déclaration de guerre
de l'Angleterre. Les premières hostilités ont lieu au Hanovre,
que le Premier consul fait envahir par
Adolphe
Édouard Casimir Joseph Mortier le 27 et qui capitule le 4 juillet.
Cette marche inexorable à la reprise du conflit entre la France
et le Royaume-Uni est une des puissantes raisons qui aménent le
Premier consul à vendre la Louisiane aux États-Unis (30
avril).
Simultanément, les préparatifs de la guerre avec l'Angleterre
vont bon train : en juin 1803 est organisée une grande armée
d'Angleterre, pour laquelle est créée en octobre une compagnie
de guides-interprètes ; Bonaparte dresse en juillet un plan d'invasion,
qui reçoit un début d'application dès l'automne :
le Premier consul écrit lui-même une instruction destinée
aux équipages des péniches de débarquement. Le 3
novembre puis à nouveau le 30 décembre, il se rend en inspection
à Boulogne. De son côté le Royaume-Uni ne reste pas
inerte, organisant le débarquement clandestin, le 21 août
1803, de
Georges
Cadoudal et quelques autres Chouans à la falaise de Béville.
L'année 1803 se clôt à nouveau pour Napoléon
sur de mauvaises nouvelles venues des Antilles : le 28 novembre, Donatien-Marie-Joseph
de Rochambeau et les restes de l'expédition de Saint-Domingue ont
dû capituler.
Le principal événement du début de 1804 pour Napoléon
Bonaparte est le complot, organisé avec la complicité de
l'Angleterre, qui vise à l'assassiner. Tout commence le 16 janvier
avec le débarquement clandestin d'agents royalistes, parmi lesquels
Jean-Charles Pichegru, qui entre en contact avec
Georges
Cadoudal et le général
Jean
Victor Marie Moreau. Le Premier consul est rapidement informé
de la conspiration et réagit en faisant immédiatement arrêter
Moreau (15 février). Les autres conjurés ne tardent pas
à le rejoindre en prison : Pichegru le 27 février, Cadoudal
le 9 mars. Leur procès s'ouvre le 25 mai, sans Pichegru retrouvé
étranglé dans sa cellule le 6 avril. Le 10 juin
Cadoudal
est condamné à mort (sentence exécutée le
25) tandis que Moreau ne se voit infliger que deux ans de prison, peine
bientôt commuée en bannissement.
Entre temps, les déclarations effectuées par Cadoudal lors
de son interrogatoire, mal interprétées, ont abouti à
l'enlèvement en territoire étranger du
duc
d'Enghien, à son jugement expéditif par une commission
militaire et à son exécution à Vincennes, au petit
matin du 21 mars, jour de la promulgation du
« Code civil
des Français » !
La principale conséquence de la conspiration est de permettre à
Napoléon Bonaparte de gravir la dernière marche qui le mène
au trône. Le 27 mars, le Sénat, par l'intermédiaire
de
Joseph
Fouché, demande à Napoléon Bonaparte de rendre
son autorité héréditaire. Le 23 avril, un membre
du Tribunat propose que Napoléon Bonaparte soit proclamé
Empereur héréditaire des Français. La motion est
votée le 3 mai au Tribunat (à l'unanimité moins une
voix, celle de
Lazare
Carnot), le 18 au Sénat (à l'unanimité moins
trois voix). Le plébiscite qui entérine cette décision
est approuvé le 2 août par 3 572 329 oui contre 2579 non.
Mais Napoléon n'attend pas ce vote pour installer le nouveau régime :
Joseph
et
Louis
Bonaparte deviennent princes français, Grand Electeur et Connétable,
dix-huit maréchaux sont nommés,
Fouché
redevient ministre de la Police générale et l'Empereur distribue
les premières croix de la Légion d'Honneur à l'occasion
d'une cérémonie, organisée aux Invalides le 14 juillet,
où il apparaît assis sur un trône, entouré des
aigles de l'Empire français, des ministres, des maréchaux,
des grands dignitaires et de la Maison impériale.
Il ne lui reste plus qu'à se faire sacrer, tel un nouveau Charlemagne,
par le
Pape Pie VII en personne.
L'invitation qu'il lance au souverain pontife le 15 septembre est acceptée
et Napoléon peut l'accueillir le 25 novembre à Fontainebleau.
Après l'indispensable mariage religieux de Napoléon et
Joséphine,
hâtivement célébré le 29 par le
cardinal
Fesch, le sacre peut avoir lieu le 2 décembre 1804 à Notre-Dame
de Paris

,
sous les yeux de
Jacques-Louis
David, récipiendaire d'une commande de quatre tableaux sur le
couronnement.
Le 15 mars 1805, l'Italie, par l'intermédiaire de sa consulte réunie
à Paris, suit le mouvement impulsé par la France en faisant
roi son président. Napoléon est couronné le 26 mai
1805 dans la cathédrale de Milan. Cela ne l'empêche pas,
une semaine plus tard, de signer le décret qui réunit Gênes
et la Ligurie à la France (4 juin). Peu après, il désigne
Eugène de Beauharnais comme
vice-roi d'Italie.
Les projets de débarquement en Grande-Bretagne reviennent alors
au premier plan des préoccupations de l'Empereur. Il conçoit
un plan visant à prendre le contrôle de la Manche le temps
nécessaire à la descente en Angleterre de la flotille réunie
à Boulogne. Mais la maladresse de l'amiral
Pierre
Charles Silvestre de Villeneuve, qui se laisse enfermer dans Cadix
le 18 août (il ne sera guère mieux inspiré en en sortant
en octobre, pour être défait à Trafalgar), l'oblige
à y renoncer. Le 27 août, le camp de Boulogne est levé
et les cent cinquante mille hommes qui s'y trouvent sont envoyés
sur le Rhin.
La situation est en effet en train de se tendre avec l'Autriche. Son empereur,
François
II, publie le 3 septembre 1805 un manifeste hostile à la France,
quelques jours à peine après avoir adhéré à
un pacte Anglo-Russe. Le 10, les troupes autrichiennes pénètrent
en Bavière. Napoléon Ier ne tarde pas à réagir.
Le 23, il fait annoncer au Sénat la rupture avec l'Autriche ; le
lendemain, il se met à la tête de l'armée ; le surlendemain,
celle-ci franchit le Rhin. Le 7 octobre, la Grande-Armée (elle a
reçu ce nom la veille, après s'être renforcée
des troupes bavaroises et hollandaises) passe le Danube. Presque chaque
jour voit une nouvelle victoire française. Les plus notables sont
le combat d'Elchingen, où s'illustre le maréchal
Michel
Ney (14 octobre) et la capitulation d'Ulm (17 octobre) où 25
000 autrichiens sont capturés. Vienne tombe finalement le 13 novembre
mais la bataille décisive a lieu le 2 décembre 1805 à
Austerlitz
où l'Empereur des Français écrase ceux de
Russie et d'Autriche le jour anniversaire de son couronnement. Il célèbre
aussitôt cette "Bataille des Trois Empereurs" dans une éclatante
proclamation :
« Soldats, je suis content de vous. Vous
avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que
j'attendais de votre intrépidité ; vous avez décoré
vos aigles d'une immortelle gloire. [...] Il vous suffira de dire, "J'étais
à la bataille d'Austerlitz", pour que l'on réponde, "Voilà
un brave" ». Les résultats ne se font pas
attendre : le 4 décembre, Napoleon 1er et l'
empereur
d'Allemagne François II se rencontrent à Sarutschitz,
en Moravie

; le 6, un armistice est signé ; le 26 est conclu le traité
de Presbourg, qui met fin en pratique à l'existence quasi millénaire
du Saint Empire romain germanique.
En politique intérieure, l'année 1806 voit Napoléon
Ier accentuer le caractère monarchique du régime. Il fait
entrer le fils de
Joséphine,
Eugène, puis sa cousine,
Stéphanie, dans des familles princières. Il commence aussi
à distribuer des titres de noblesse à ses proches : le 15
mars,
Joachim
Murat est nommé grand-duc de Berg ; le 30,
Joseph
Bonaparte prend officiellement le titre de roi de Naples (bien qu'
André
Masséna n'ait pas encore totalement achevé la conquête
du royaume),
Élisa
devient princesse de Massa et Carrare,
Pauline
duchesse de Guastalla,
Alexandre
Berthier prince de Neuchâtel. Nouvelle fournée le 5 juin
:
Louis
Bonaparte est roi de Hollande,
Jean-Baptiste
Jules Bernadotte prince de Ponte-Corvo,
Talleyrand
prince de Bénevent. Le 14 août sont institués les
majorats, fiefs héréditaires de l'Empire. Le lendemain,
l'anniversaire de l'Empereur est l'occasion d'une célébration
solennelle, conformément à un décret pris en février.
Cette volonté de Napoléon Ier d'accroître le lustre
du régime s'affiche aussi dans une politique de grands travaux :
embellissement de la capitale par la construction des arcs de triomphe
de l'Étoile et du Carrousel ; mise en service de soixante-cinq
fontaines à Paris ; projet de canal assurant la jonction du Rhône
et du Rhin.
Bien qu'à l'intérieur les réformes se poursuivent
(création des conseils des Prud'hommes, fondation de l'Université,
mise en place d'une assemblée de notables de religion juive en
vue d'en organiser le culte), la politique extérieure reste au
premier plan des préoccupations impériales. La lutte avec
l'Angleterre s'étend sur le terrain économique : le 22 février
1806, un décret interdit l'introduction en France des tissus de
coton fabriqués à l'étranger ; le 16 mai, le gouvernement
britannique décide de mettre le blocus sur les côtes et les
ports, de l'Elbe jusqu'à Brest ; le 10 juin, l'importation des
marchandises anglaises dans le royaume d'Italie est prohibée.
Cette évolution n'est pas sans conséquence pour Napoléon
: elle le pousse à exiger de
Pie
VII des mesures contre le commerce anglais, que celui-ci refuse d'appliquer.
L'affaire tourne au conflit de souveraineté entre le Pape qui se
considère comme le monarque légitime de Rome et l'Empereur
qui s'en dit le suzerain en arguant de son titre. En juin, Napoléon
fait occuper le port de Civitavecchia, à quelques kilomètres
de Rome mais l'affaire en reste là, des soucis plus pressants requérant
son attention.
Une intense activité diplomatique occupe en effet les mois d'été,
provoquée par l'apparition de conditions favorables à la
recherche d'un équilibre européen global : la mort du premier
ministre britannique William Pitt, farouche adversaire de la Révolution
Française et de tous ses avatars ; la défaite récente
de l'Autriche ; certaines clauses du traité de Presbourg favorables
à la Prusse qui font croire possible un axe franco-prussien. Des
discussions s'ouvrent donc avec un représentant de l'Angleterre
le 13 juin puis, le 6 juillet, avec l'envoyé du
Tzar
Alexandre Ier à Paris, dont l'arrivée suit de peu la
confirmation par le roi
Frédéric-Guillaume
III de Prusse de son alliance avec la Russie (30 juin). Le 12 juillet
1806 voit la naissance de la Confédération du Rhin, entité
politique qui se place d'emblée sous le protectorat de l'empereur
des Français, bientôt suivie, le 6 août, par la renonciation
de
François II à
son titre d'empereur d'Allemagne. Les négociations franco-russes
aboutissent dès le 20 juillet à un projet d'accord qu'on
envoie au
Tsar ; les franco-anglaises
se terminent le 7 août par un projet de traité dont Napoléon
retarde l'approbation en attendant la décision d'
Alexandre
Ier.
Un premier signal négatif est envoyé à Napoléon
le 9 août par la Prusse, qui entame la mobilisation de ses troupes.
Le 3 septembre le
Tsar
Alexandre Ier fait notifier son refus de ratifier le projet signé
par son envoyé et le 12 les Prussiens entrent en Saxe. Au lieu
de la paix attendue, c'est la guerre qui est en marche.
Napoléon quitte Paris le 25 septembre 1806. Le premier combat de
la campagne se déroule le 9 octobre. Le 14 ont lieu les batailles
d'
Iéna
et d'
Auerstaedt
qui scellent le sort de la Prusse. Jusqu'au 16 novembre, date de la signature
d'une suspension d'armes, les armées françaises n'ont plus
qu'a s'emparer de villes et de provinces prussiennes hors d'état
de se défendre ou démoralisées. Erfurt se rend à
Joachim
Murat dès le 16 octobre avec ses quatorze mille défenseurs
; Leipzig tombe le 18 ; le 27, Napoléon entre à Berlin

,
d'où il décrète bientôt le blocus des Îles
Britanniques ; le 7 novembre, le général prussien
Gebhard
Leberecht von Blücher capitule. L'arrivée des Russes, le
11 novembre, est trop tardive pour sauver la Prusse mais suffisante pour
décider son roi à refuser de ratifier l'armistice signé
le 16. Les Français continuent donc leur progression et entrent en
Pologne. Le 28,
Murat
est à Varsovie. Napoléon l'y rejoint le 19 décembre
1806. Le 22, la Vistule est franchie et après quelques victoires
de peu de portée, l'armée française prend ses quartiers
d'hiver à Pultusk.
Mais les hostilités reprennent rapidement, malgré la saison.
Napoléon a tout juste le temps d'installer une administration nationale
provisoire en Pologne, désormais entièrement évacuée
par les Russes, avant de quitter Varsovie le 30 janvier 1807 (après
y avoir cependant fait, le 1er, la connaissance de
Marie
Walewska). Le 8 février 1807 a lieu la
bataille
d'Eylau qui ne donne pas de résultat décisif. Les opérations
s'interrompent alors en Pologne mais se poursuivent en Allemagne. Le 18
avril, les Suédois, battus l'avant-veille à Anklam par
Adolphe
Édouard Casimir Joseph Mortier, signent un armistice. Le 25
avril, Napoléon voit le
roi
de Prusse et l'
empereur
de Russie renouveller leur alliance et s'engager à ne point
traiter avec lui avant que la France n'ait été ramenée
à la limite du Rhin. Le 26 mai,
François
Joseph Lefebvre reçoit la reddition de Dantzig, assiégée
depuis le 12 mars. C'est aussi durant cette période que Napoléon
apprend que sa maîtresse,
Éléonore
Denuelle de la Plaigne, a mis au monde un fils, le futur comte Léon,
dont il est le père - ce qui lui prouve qu'il n'est pas stérile.
L'Empereur entre en campagne début juin 1807 contre les Russes,
qui ont repris l'offensive fin mai par
Levin
August von Bennigsen. Il obtient le 14 la victoire éclatante
de
Friedland.
Une semaine plus tard, les Russes signent un armistice. Encore quelques
jours et, le 25, Napoléon et
Alexandre
Ier se rencontrent sur un radeau, au milieu du Niémen

,
pour la conférence de Tilsitt. Ils sont bientôt rejoints
par le
roi
de Prusse et sa femme Louise

.
Deux traités de paix sont signés : le 7 juillet entre la
France et la Russie ; le 9, entre la France et la Prusse. Le 22 est créé
le grand-duché de Varsovie.
Napoléon
rentre alors en France pendant que
Guillaume
Brune mate les Suédois, qui ont eu le mauvais goût de
rompre le 8 juillet l'armistice signé le 18 avril. Ils en accepteront
un autre le 7 septembre.
La mise en place du blocus continental commande désormais la politique
européenne de Napoléon. Le décret de Fontainebleau,
le 13 octobre, arrête les mesures que doivent prendre les alliés
de la France, en vue de le maintenir. Le 11 novembre, le gouvernement
anglais réagit en obligeant tous les navires neutres à passer
par l'Angleterre avant d'aborder le continent. Le 23 novembre, Napoléon
réplique par le décret de Milan qui stipule que :
« Tout bâtiment qui, sous quelque pavillon que
ce soit, se sera prêté à une visite anglaise ou aura
pénétré dans un port d'Angleterre, sera considéré
comme anglais et traité comme tel ».
Ce sont les Portugais qui, les premiers, font les frais de ce nouvel état
des choses : déjà menacés par Napoléon
fin juillet en raison de leurs échanges commerciaux avec l'Angleterre,
ils voient les troupes françaises sous les ordres de
Jean-Andoche
Junot entrer dans le pays le 19 novembre, provoquant la fuite au Brésil
de la famille royale, et investir Lisbonne le 30. Mais si Napoléon
et le premier ministre espagnol
Manuel
Godoy sont pour l'heure d'accord et se sont entendus pour se partager
le Portugal (traité secret de Fontainebleau, 27 octobre 1807),
les démélés du roi
Charles
IV d'Espagne et de son fils
Ferdinand
tendent vite à compliquer les relations entre la France et l'Espagne.
Le 13 novembre, le général Dupont de l'Etang franchit les
Pyrénées avec une armée de 25 000 hommes.
Le blocus voulu par Napoléon a également des conséquences
pour les Danois : Copenhague est bombardée par la flotte britannique
(2 septembre) et doit capituler sous les bombes, tandis que les Anglais
se retirent en emportant la flotte danoise. En conséquence, le
30, le Danemark signe un traité d'alliance avec la France et le
7 novembre suivant, le
Tsar
Alexandre 1er, en protestation contre le bombardement de Copenhague,
met la Russie en état de guerre contre l'Angleterre.
Le reste de l'Europe n'échappe pas non plus aux bouleversements.
Le 18 août 1807, Napoléon Ier crée pour son frère
Jérôme
le royaume de Westphalie et lui fait épouser le 22 une princesse
allemande

.
Le 27, l'Empereur donne l'ordre d'occuper un certain nombre de provinces
pontificales ; le 4 septembre, il fait fermer les ports de Hollande au
commerce anglais ; le 23 novembre, il supprime le royaume d'Étrurie,
qui redevient la Toscane et est occupé par les Français.
Toutes ces décisions impériales ne sont pas sans provoquer
des résistances, parfois même dans les allées du pouvoir
: le 9 août,
Charles-Maurice
de Talleyrand-Périgord perd le ministère des Affaires
étrangères ; en décembre,
Lucien
Bonaparte, qui refuse de divorcer pour se prêter à la
politique matrimoniale de son frère, se brouille avec Napoléon.
Plus grave, le Pape
Pie
VII rejette, le 2 décembre, le traité négocié
à Fontainebleau par ses cardinaux. Le 13, le philosophe allemand
Johann Gottlieb Fichte prononce son premier
Discours à la
nation allemande, qui réveille le nationalisme germanique.
En politique intérieure, l'année 1807 se signale par la suppression
du Tribunat le 19 août, la publication du Code du commerce le 11 septembre
et la création de la Cour des comptes le 16 du même mois.
1808 voit Napoléon réorganiser l'enseignement, dont le monopole
est accordé à l'Université (17 septembre), avec Jean-Pierre
Louis de Fontanes pour grand maître. Par ailleurs, le régime
tourne de plus en plus le dos à ses origines : le décret
du 1er mars instaure une nouvelle noblesse héréditaire en
France ; le 24, la magistrature est « épurée »
des éléments issus de la Révolution ; le 22 octobre,
un décret substitue la mention « Empire français »
à « République française »
sur les monnaies. Quant aux besoins en soldats, il vont croissant :
le 8 septembre, le Sénat approuve une levée extraordinaire
de 160 000 soldats, qui regroupe les dispensés des classes de 1807
à 1809 et les conscrits de celle de 1810, appelés par anticipation.
Autre pilier du régime impérial qui risque de s'effriter
: la paix religieuse. Début 1808, le conflit avec le Saint-Siège
entre dans sa phase aigüe. Le 2 février, le général
Sextius Alexandre François de Miollis, conformément à
ses ordres, entre à Rome avec ses troupes. Bientôt, plusieurs
provinces sont détachées des États pontificaux pour
être réunies à l'Italie. Le Pape réagit en
excommuniant Napoléon (27 mars) et, deux mois plus tard, en interdisant
aux évêques français d'obéir à leur
gouvernement.
Tout semble en revanche aller pour le mieux avec l'allié russe.
Bien qu'ils n'aient pu s'entendre sur le partage des dépouilles
d'un empire Turc qu'ils envisageaient de démembrer à leur
profit, Napoléon et le
tsar
Alexandre 1er se rencontrent à Erfurt à la fin de septembre
pour signer une convention renouvellant leur alliance. Ils se séparent
quinze jours plus tard avec d'émouvantes manifestations d'amitié.
Seule ombre au tableau :
Charles-Maurice
de Talleyrand-Périgord profite de l'occasion pour mettre en
garde le
Tsar
contre la
« folie » de Napoléon.
Mais 1808 est principalement dominée par les affaires d'Espagne.
En début d'année, Napoléon continue à faire
entrer des troupes dans le pays tandis que la situation politique y devient
de plus en plus instable. Le 18 mars, le peuple espagnol, poussé
par le
prince
héritier Ferdinand, se soulève contre un projet de départ
pour l'Amérique de la famille royale. Le lendemain,
Charles
IV abdique en faveur de son fils et
Manuel
Godoy, le premier ministre, est renversé. Refusant de reconnaître
le fait accompli, Napoléon part pour Bayonne et y convoque la famille
royale espagnole. Le 5 mai, Charles IV met sa couronne à la disposition
de Napoléon, décision ratifiée par Ferdinand et ses
frères le 10. Mais si les princes tremblent devant l'Empereur et
se soumettent, il n'en va pas de même du peuple. Dès le 29
mars, une junte formée à Séville appelle le peuple
aux armes contre les Français. Le 2, ce sont les madrilènes
qui se soulèvent

.
Malgré la dureté de la répression, leur exemple fait
tâche d'huile. De nombreuses villes sont le théâtre
d'insurrections anti-françaises durant les derniers jours du mois
de mai et les premiers du mois de juin. Les troupes impériales
y interviennent avec plus ou moins de réussite et connaissent le
22 juillet leur premier grand échec : à Bailen, le général
Dupont de l'Etang capitule avec ses 20 000 soldats.
Joseph
Bonaparte, le nouveau roi d'Espagne désigné par Napoléon,
est à Madrid depuis deux jours. Une semaine plus tard, il doit
fuir sa capitale. Le 5 août, devant la gravité de la situation,
Napoléon Ier envoie en Espagne la moitié des forces françaises
d'Allemagne, qui mettent toutefois plusieurs semaines pour se rendre sur
place et doivent affronter non seulement les insurgés espagnols
mais aussi les troupes anglaises libérées par les défaites
françaises au Portugal.
En effet les Britanniques, après avoir pris pied dans la péninsule
ibérique le 8 juillet 1808, battu
Junot
le 21 août à Vimiero et obtenu de lui, le 30, la Capitulation
de Cintra, entrent en Espagne le 15 octobre. Mais ils y trouvent une situation
qui n'est plus celle du printemps et de l'été. Les Français
sont à nouveau à l'offensive et accumulent les victoires,
galvanisées par la présence de l'Empereur, qui les rejoint
au début de novembre. Prudemment, l'armée anglaise se replie
sur le Portugal. Après la victoire française de
Somo-Sierra,
le 30 novembre, Madrid n'a plus qu'à capituler. Napoléon
y met en scène sa clémence et annonce un train de mesures
révolutionnaires propres, croit-il, à lui concilier le peuple
: suppression des droits féodaux, des douanes provinciales et du
tribunal de l'Inquisition. Mais il instaure aussi une politique de réquisitions,
visant à financer la guerre.
Le 11 décembre 1808, les Anglais se montrent à nouveau en
Espagne, ce qui décide l'Empereur à prendre personnellement
la direction des opérations contre eux. Mais la réception
d'une dépêche envoyée par
Jean-Jacques
Régis de Cambacérès, l'informant des armements
de l'Autriche, lui fait abandonner dès le 3 janvier 1809 la poursuite
de l'armée anglaise et rejoindre Paris, laissant au maréchal
Jean-de-Dieu
Soult le soin de poursuivre les hostilités face aux Anglais dans
la péninsule, avec des résultats mitigés.
Le 8 avril 1809, Napoléon voit les Autrichiens, soutenus financièrement
par les Anglais, franchir les limites de la Bavière, état
allié de la France et le 10 l'archiduc Jean de Habsbourg pénétrer
en Italie. Il prend la tête de l'armée et défait les
Autrichiens à Tengen, Abensberg,
Eckmühl,
Ratisbonne et Gora. Moins d'un mois après, l'Aigle est à
Schoenbrunn (12 mai). Le 13, Vienne capitule. Quelques jours plus tard,
Napoléon effectue une première tentative pour se porter
sur la rive gauche du Danube où l'
archiduc
Charles de Habsbourg a regroupé ses troupes (bataille d'Essling,
20-22 mai). C'est un échec, qui provoque des pertes considérables
et la mort du maréchal
Jean Lannes.
Un mois plus tard, les 5 et 6 juillet, presque sur le même terrain,
Napoléon, qui a reçu le renfort de l'armée d'Italie
amenée par le
prince Eugène
et
Étienne Jacques Joseph
Alexandre Macdonald, inflige aux armées autrichiennes la défaite
de Wagram

.
Le 11, une nouvelle victoire française, à Znaïm, décide
l'
empereur
d'Autriche François Ier à demander un armistice, qui
est signé le lendemain. Le 14 octobre, le traité de Vienne
clôt la campagne.
Celle-ci a néanmoins mis en évidence un renouveau du nationalisme
allemand, gros de conséquences à venir. Il se traduit, entre
autres, par les tentatives d'assassinat dont l'Empereur est la cible,
le 23 mai à Ratisbonne et le 13 octobre à Vienne, cette
dernière perpétrée par Friedrich Staps. Celui-ci
est exécuté le 17, malgré les efforts faits par Napoléon
pour lui laisser la vie sauve.
Dans l'immédiat, Napoléon Ier se voit proposer en novembre
1809 par le prince Clément de Metternich, devenu chancelier d'Autriche
en juillet et qui souhaite mener une politique de rapprochement avec la
France, d'épouser l'archiduchesse
Marie-Louise
d'Autriche.
Le 15 décembre suivant, Napoléon et
Joséphine
déclarent renoncer à leur union. Le 16, leur mariage est
dissout par un acte du Sénat. Le 9 janvier suivant, il est déclaré
nul par l'Officialité de Paris, ce qui n'améliore pas les
relations de Napoléon et du
Pape.
Celles-ci n'ont d'ailleurs pas cessé de se détériorer
tout au long de l'année. Le 17 mai, Napoléon réunit
par décret les États du
Pape
à l'Empire français. Le 10 juin, le
Pape
rend publique la bulle d'excommunication de Napoléon ; le 6 juillet,
le souverain pontife est arrêté et conduit à Savone
; le 26 août, il refuse d'investir les évêques, ce
qui conduit l'Empereur à nommer, le 16 novembre, un Comité
des évêques chargé d'examiner le conflit entre l'Empereur
et le Pape. C'est son oncle,
Joseph
Fesch archevêque de Paris depuis le 31 janvier qui en est le
président.
Napoléon Ier achève l'année 1809 par une vague de nominations
ducales (
Fouché
devient duc d'Otrante,
Régnier
duc de Massa,
Champagny
duc de Cadore,
Gaudin
duc de Gaète,
Clarke
duc de Feltre,
Maret
duc de Bassano) et l'annexion des provinces illyriennes (29 décembre)
dont
Auguste-Frédéric-Louis
Viesse de Marmont assure le gouvernement.
Le début de l'année 1810 est consacré par Napoléon
au choix délicat d'une nouvelle épouse. Il s'adresse pour
cela au Conseil privé, qui lui propose plusieurs options : la future
impératrice pourrait être russe, autrichienne, saxonne ou
même française. La première éventualité
est vite abandonnée devant le refus du
tsar
Alexandre d'accorder la main de sa soeur. Le choix d'une épouse
autrichienne s'impose et, le 7 février, un contrat de mariage provisoire
est signé entre Napoléon et
Marie-Louise
d'Autriche, que la cour de Vienne ratifie le 16. Le 13 mars, Marie-Louise
se met en route et le mariage civil a lieu le 1er avril. Le lendemain,
le mariage religieux, célébré par le
cardinal
Fesch, est l'occasion d'une nouvelle aggravation du différent
entre Napoléon et l'église : treize cardinaux italiens
s'abstiennent d'y assister, sans craindre de s'exposer à une inculpation
pour injures graves envers l'Empereur.
En effet, malgré les efforts de l'Empereur pour réveiller
dans son clergé les vieux réflexes gallicans (série
de question du 11 janvier au Comité des évêques),
l'autorité du Pape reste grande. Le cardinal Fesch lui-même
y cède, en septembre, lorsqu'il refuse d'occuper l'archevéché
de Paris. Il revient donc à l'ex-émigré Jean-Siffrein
Maury qui ne l'obtient que pour se voir aussitôt interdire d'exercer
ses fonctions par Pie VII (5 novembre puis 18 décembre), dont les
nombreux griefs à l'égard de Napoléon se sont alourdis
depuis l'annexion de Rome par l'Empire le 17 février 1810 et l'attribution
du titre de roi de Rome au prince impérial, encore à naître.
La réputation d'ogre de Napoléon, en cette année
1810, est par ailleurs justifiée par d'autres agrandissements de
l'Empire. Le 14 janvier, le royaume de Westphalie en donne le signal en
annexant le Hanovre. Le 16 mars, la France grignote le sud de la Hollande,
avant de l'avaler le 9 juillet, après l'abdication de
Louis
Bonaparte. En décembre, le 13, c'est au tour des régions
côtières de l'Allemagne. L'Empire atteint alors son extension
maximale (130 départements), mais le Tsar est mécontent
que son beau-frère perde le duché d'Oldenbourg à
cette occasion. Cette expansion, comme le reste de la politique extérieure
de Napoléon, a pour but principal le renforcement du blocus continental.
C'est pour ces mêmes raisons qu'il conclut une alliance avec la
Suède le 6 janvier 1810 et se rapproche des États-Unis par
la prise de décrets favorisant la liberté du commerce entre
les deux pays. Le décret de Trianon (5 août), qui frappe
les denrées coloniales de taxes exorbitantes est pris dans le même
esprit : se passer des importations d'origine anglaise.
Mais cette politique impériale se dirige vers un échec.
La péninsule ibérique n'est pas soumise, le peuple espagnol
restant profondément hostile et les anglais continuant à
tenir le Portugal. A l'autre bout de l'Europe, le
Tzar,
cédant au mysticisme et à son aristocratie, interdit en
décembre 1810 l'entrée des marchandises françaises
dans l'empire russe, ce qui amène Napoléon, au début de l'année 1811, à lui écrire une lettre constatant la rupture de leur alliance.
Les relations de Napoléon et d'Alexandre 1er vont en empirant tout au long de 1811. Bien qu'averti des dangers d'une campagne militaire en Russie par
Armand de Caulaincourt – de retour en juin de son ambassade de Saint-Petersbourg – l'Empereur, devant le
corps diplomatique rassemblé pour célébrer son anniversaire, menace la Russie d'une guerre. En décembre il offre à l'Autriche et à la Prusse de se coaliser avec lui contre le Tsar, après avoir pourtant refusé en février les offres de
Bernadotte, porteur d'une proposition d'alliance avec la Suède, si utile dans la perspective du conflit qui se profile.
Ceux déjà en cours ne lui apportent pourtant que des satisfactions mitigées.
Dans la péninsule ibérique, si
Louis Gabriel Suchet obtient des succès en Catalogne,
André Masséna ne parvient pas à venir à bout de
Wellington. Napoléon le remplace par
Auguste Marmont, refusant d'admettre que les armées françaises, harcelées par des guerilleros insaisissables et de plus en plus audacieux, ont perdu leur supériorité sur leurs adversaires anglo-hispano-portugais. Pourtant,
Jean de Dieu Soult lui-même, qu'il a qualifié au soir d'
Austerlitz, de "premier manoeuvrier de l'Europe", se fait battre à La Albuera.
Dans le conflit franco-britannique, Napoléon pense au contraire marquer des points. Mais son appréciation est faussée par le bilan exagérément optimiste
de la crise économique sévissant en Grande-Bretagne que lui présente le ministre des Finances,
Martin Michel Charles Gaudin.
Le
Pape et l'Église, enfin, continuent à lui tenir tête. En avril 1811, Napoléon convoque les évêques de l'Empire en concile
national mais dissout cette assemblée dès juillet, les ecclésiastiques ayant déclaré le consentement du
Pape indispensable à la validité de leurs décrets. L'Empereur prend alors de sa propre autorité les mesures qu'il juge nécessaires. Le 27
juillet, il réglemente l'institution des évêques, par décret impérial, dans le sens d'une diminution
des droits du
Pape.
Pie
VII accepte ces nouvelles règles sauf dans les États pontificaux annexés à
l'Empire, dont il refuse d'investir les
évêques
Sur la scène intérieure, en revanche, l'Empereur ne connait pas de graves soucis. Tout juste s'il doit, peu après avoir promulgué le Code pénal
et le Code de procédure criminelle, interdire à Chateaubriand
de prononcer son discours de réception à l'Académie française. L'écrivain y attaque en effet son prédécesseur, le régicide
Marie-Joseph Chénier, s'opposant ainsi à la politique impériale qui cherche à étouffer le souvenir des vieilles querelles. Seul sujet de préoccupation, les mauvaises récoltes, qui conduisent
Napoléon, en août 1811, à décider la création d'un conseil des subsistances, destiné
à faire face aux menaces de pénurie alimentaire.
C'est sur le plan privé que l'année est le plus satisfaisante. Le 20
mars 1811 naît à Napoléon un fils, prénommé
Napoléon
François Charles Joseph Bonaparte, qui reçoit le titre
de roi de Rome et pour qui l'Empereur entreprend rapidement la construction d'un palais sur la colline
de Chaillot (ce qui a aussi l'avantage de donner du travail
aux ouvriers, frappés par une crise économique). Deux mois plus tard (22 mai), l'Empereur et l'
Impératrice entament un voyage officiel dans l'Ouest dont ils reviennent pour le baptême du
roi
de Rome (9 juin). Nouveau voyage du couple impérial, en Hollande cette fois, de septembre à novembre.
Durant toute l'année 1812, Napoléon 1er se soucie essentiellement de la préparation puis de l'exécution de la Campagne de Russie. Il doit cependant, au printemps, prendre des mesures pour tenter de conjurer la disette qui sévit dans plusieurs
départements, ce qui le conduit à faire adopter une loi sur les grains le 4 mai et à taxer le prix du blé le 8. Mais ces préoccupations intérieures, pas plus que ses démélés avec le
Pape Pie VII (rupture du Concordat de 1801 le 23 février, décision de transférer le Saint-Père à Fontainebleau le 21 mai), ou que les nouvelles mitigées qui lui arrivent d'Espagne, faisant état des succès inquiétants enregistrés par
Wellington, ne peuvent distraire longtemps son attention des affaires russes.
En janvier, l'Empereur ordonne à
Louis-Nicolat
Davout d'occuper la Poméranie suédoise, ce qui détermine
Jean-Baptiste Jules Bernadotte à proposer peu après l'alliance suédoise au
Tsar
Alexandre Ier. En février, Napoléon oblige le
roi de Prusse
Frédéric-Guillaume III à lui promettre un contingent de vingt mille hommes pour la future campagne. En mars, les troupes françaises entrent en Prusse et l'Autriche à son tour est taxée : d'elle, ce sont trente mille hommes qui sont exigés. A la réaction du
Tsar, qui est de faire parvenir
à son ambassadeur à Paris un ultimatum à destination
du gouvernement français et d'accepter l'alliance offerte par
Bernadotte, Napoléon réplique en mettant sur le pied de guerre les corps d'armée stationnés
en Allemagne.
Après la présentation de l'ultimatum du
Tsar à Napoléon, celui-ci quitte Paris le 5 mai et rejoint la Grande Armée stationnée à Königsberg le 12 juin.
Le 24, l'Empereur franchit le Niémen, après avoir refusé de reconstituer le royaume de Pologne et ordonné de dissoudre la diète polonaise de Varsovie, qui réclamait cette reconstitution. Le 28, Napoléon entre à Wilno (ou Vilna, l'actuelle Vilnius) et s'y attarde dix-huit jours, ce qui, selon Antoine
de Jomini, constitue la plus grande erreur qu'il ait commise de
toute sa vie. L'armée se remet donc en marche le 16 juillet et l'Empereur entre à Vitebsk le 28, affirmant à
Murat que :
« la première campagne de Russie
est terminée. 1813 nous verra à Moscou, 1814 à
Saint-Pétersbourg. La guerre de Russie est une
guerre de trois ans. » Après un nouvel arrêt de quinze jours, Napoléon se remet pourtant en marche le 13 août en direction de Smolensk, passe le Dniepr et entre le 18 dans la ville évacuée la veille par les Russes. L'étape suivante le mène à Wiazma, où il pénètre le 29, le jour de la nomination de Mikhaïl Illarionovitch Golenichtchev-Koutouzov
comme commandant en chef des troupes russes. Trois jours plus tard, Napoléon écrit à
Marie-Louise :
« Voilà dix-neuf ans que je fais la guerre
et j'ai donné bien des batailles et fait bien des sièges
en Europe, en Asie, en Afrique. Je vais me dépêcher de
finir celle-ci pour te revoir bientôt ». Il croit en avoir l'occasion le 7 septembre, lorsque les Russes acceptent enfin une confrontation générale : c'est la
bataille de la Moskova (ou Moskowa), pour laquelle l'Empereur a galvanisé ses troupes en exposant le portrait du
roi
de Rome peint par
Gérard devant sa tente. L'engagement, excessivement meurtrier, n'est pas décisif. Les Russes évacuent cependant Moscou mais n'abandonnent à Napoléon qu'une ville déserte et incendiée où il entre le 14 septembre. Déçu dans son attente de recevoir du
Tsar des offres de paix, il se décide à faire lui-même des propositions confidentielles qui restent sans effet.
Il lui faut donc maintenant envisager la retraite. Dès le 5 octobre, il commence à prendre des dispositions en ce sens mais s'attarde pourtant dans la capitale russe pendant quinze jours encore malgré les premières chutes de neige, prenant le temps de réorganiser la Comédie-Française par le
«
décret de Moscou » daté du 15. Le 19, enfin, il donne le signal du départ.
La retraite, qui se fait sur la route dévastée à l'aller, tourne vite au cauchemar. Dès le 25 octobre, Napoléon lui-même manque d'être enlevé par un parti de cosaques. Le 31, l'Empereur arrive à Wiazma, le 9 novembre, peu après avoir reçu la nouvelle de la conspiration du général Malet, il est à Smolensk. Lorsqu'il quitte la ville, le 14, la température est de -25°C. Les jours suivants, il dirige une série d'engagements connus aujourd'hui sous le nom de bataille de Kransoïe, qui voit le maréchal
Michel Ney, commandant de l'arrière-garde, se couvrir de gloire malgré la perte de la plupart de ses hommes. La bataille, victoire ou défaite, permet au moins à l'Empereur de franchir le Dniepr et d'atteindre la ville d'Orscha, où il se charge personnellement de brûler ce qu'il
veut éviter de voir tomber aux mains des Russes. Quelques jours plus tard, face à la Bérézina, ce sont les aigles de tous les corps qu'il fait brûler, ainsi que les fourgons et les voitures qui suivent encore l'armée. Le 27, Napoléon et sa garde passent le fleuve sur les ponts construits par Eblé et ses pontonniers.
Le 5 décembre, après avoir confié l'armée à
Joachim
Murat, l'Empereur part pour Varsovie en compagnie d'
Armand de Caulaincourt. Il y arrive le 10 et repart immédiatement. Le 18, peu avant minuit, il est aux Tuileries.
Durant les derniers jours de l'année, il tente, par son attitude et ses activités (audiences, chasses, visite du Salon du Louvre), de combattre la calamiteuse impression laissée par la publication dans le
Moniteur de la nouvelle du désastre
militaire de la Campagne de Russie.
Dès les premiers jours de 1813, Napoléon 1er entreprend de se préparer aux conséquences de la campagne de Russie. Le 11 janvier, il obtient du Sénat
350 000 hommes. Quelques jours plus tard, il organise puis met en place un conseil de régence :
Marie-Louise devient régente avec
Cambacérès comme conseiller secret.
Tout en anticipant ainsi la reprise des hostilités, l'Empereur
joue également la carte diplomatique. À l'Autriche, qui
se pose en médiatrice dans le conflit franco-russe, il offre de
restituer l'Illyrie. Du
Pape
Pie VII, il obtient, le 25 janvier, à Fontainebleau, la signature
d'un nouveau concordat.
Mais ces efforts ne sont pas fructueux et les succès mêmes
ne sont que provisoires : moins de deux mois après l'avoir
signé, le
Saint-Père
dénonce le concordat ; l'Autriche, le 7 avril, rejette les propositions
françaises. L'offensive russo-prussienne (la Prusse a déclaré
la guerre à la France le 17 mars) ayant entre temps atteint Hambourg
et Dresde, Napoléon, après avoir obtenu 180 000 hommes
supplémentaires du Sénat, part pour l'armée le 15
avril. Le 25, il est à Erfurt et prend le commandement des troupes.
Bien qu'endeuillée par les morts du maréchal
Bessières
et du grand-maréchal du Palais
Duroc,
la première partie de la campagne est favorable aux armes françaises.
Les batailles de
Lützen
(2 mai) et
Bautzen
(20-21 mai) sont des succès, que Napoléon ne peut complètement
exploiter, faute de cavalerie ; Dresde et Hambourg sont reprises.
L'Empereur accepte pourtant de signer l'armistice de Pleiswitz, commettant
ainsi, selon Antoine-Henri de Jomini, «
sa plus grande
erreur pendant sa carrière de général en chef
». Napoléon 1er espère sans doute, à
l'occasion des pourparlers qui vont s'engager, éviter l'entrée
en guerre de l'Autriche, encore officiellement neutre. Il escompte par
ailleurs reconstituer la cavalerie qui lui fait défaut. Il est
possible enfin qu'il cherche à montrer à l'opinion publique
française, de plus en plus hostile au régime, qu'il ne porte
pas la responsabilité du conflit.
Quoi qu'il en soit, ce sont les coalisés qui tirent le plus grand
profit de la suspension d'armes. Metternich et le
Tsar
Alexandre Ier se sont déjà entendus. Les pourparlers,
qui prennent le nom de congrès de Prague, n'ont d'autre but que
de donner le temps à Karl Philipp de Schwartzenberg de rassembler
et d'organiser les forces autrichiennes. Quand Napoléon accepte
la plus grande part des conditions, pourtant très dures, qui lui
sont proposées, Metternich en ajoute d'autres, irrecevables.
Le 10 août 1813 à minuit, le chancelier autrichien clotûre
le congrès. Deux jours plus tard, l'Autriche, financée par
l'Angleterre, tout comme le sont la Russie et la Prusse, déclare
la guerre à Napoléon.
Les 26 et 27 août, à
Dresde,
l'Empereur remporte sa dernière grande victoire en Allemagne. Mais
il voit, autour de lui, ses maréchaux et généraux
subir défaites sur défaites (
Oudinot,
Vandamme,
Ney),
son frère
Jérôme
fuir sa capitale de Cassel devant un raid de cosaques et ses alliés
le trahir. La Bavière fait défection le 8 octobre. Pire,
l'armée saxonne retourne ses armes au plus fort de la
bataille
de Leipzig et achève dans les rangs coalisés un combat
qu'elle a entamé sous le drapeau impérial.
Défait, Napoléon entame une retraite qui le conduit le 23
octobre à Erfurt (où
Joachim
Murat le quitte pour rejoindre Naples), le 30 à
Hanau,
où il bat les Bavarois, le 2 novembre à Francfort-sur-le-Main,
avant de passer le Rhin. Le 9, il est de retour à Paris.
Une semaine plus tard, il propose aux coalisés, qui touchent aux frontières de la France, un congrès pour discuter de la paix. Les alliés réagissent par une déclaration, dite de Francfort, affirmant qu'ils ne font pas la guerre à la France, mais à Napoléon. Puis ils franchissent à leur tour le Rhin (2 décembre).
L'Empereur, après avoir fait examiner les autres propositions contenues dans la déclaration de Francfort par le Corps législatif, envoie vingt-trois sénateurs et conseillers d'État dans
les divisions militaires pour accélérer la conscription (la classe 1815 vient d'être appelée par anticipation) et l'organisation des gardes
nationales.
Dans la situation désespérée où il se trouve
– les Anglais sont dans le Sud-Ouest et en Toscane, les Autrichiens
en Alsace et en Suisse, les Russes en Hollande ; il vient d'avoir à
reconnaître le titre de roi d'Espagne à
Ferdinand
VII par le traité de Valençay ; Metternich ne fait à
ses propositions que des réponses dilatoires – Napoléon
doit encore subir la révolte, tardive, du Corps législatif
qui, le 29 décembre, condamne
« l'activité
ambitieuse » de l'Empereur.
Celui-ci clôt donc le registre de ses actes publics de l'année
1813 en ajournant cette assemblée.
La colère de l'Empereur contre les députés continue de s'exhaler le
1er janvier 1814, à l'occasion de la réception du jour de l'an : il apostrophe
durement les parlementaires présents et les invite à retourner dans leurs
départements. Dans les jours qui suivent, il déploie une activité intense
pour se préparer à repousser l'invasion. Au cours du mois de janvier,
il crée des corps francs à Paris, met en activité la garde nationale de
la capitale et présente le
roi
de Rome à ses officiers, envoie
Armand
de Caulaincourt négocier avec les coalisés, rappelle en France
Eugène
de Beauharnais et ses troupes, ordonne de ramener le
Pape
Pie VII en Italie, nomme son frère
Joseph
lieutenant général de l'Empereur et part finalement rejoindre l'armée,
le 25. Il ne reverra jamais ni sa femme ni son fils

.
Chaussant, comme il le dira lui-même,
« les bottes du général de l'armée d'Italie », il ne perd pas un instant pour engager la lutte. Le 27 janvier 1814, il bat l'avant-garde de
Blücher à Saint-Dizier. Deux jours plus tard, à la tête des « Marie-Louise », tout jeunes soldats encore inexpérimentés, il récidive à
Brienne. Ces succès, quoi que ternis par l'échec subi le 1er février à
La Rothière, face aux forces austro-prussiennes réunies, lui permettent d'obtenir l'ouverture d'une conférence franco-alliée, le 3, à Châtillon-sur-Seine. Les conditions qu'on lui propose – retour de la France à ses limites antérieures à la Révolution – sont telles qu'il les refuse et que la conférence est suspendue dès le 7.
Après avoir dû faire retraite sur Nogent, et avoir envisagé l'évacuation
de Paris par le gouvernement, Napoleon 1er obient du 10 au 19 février
une série de victoires sur les armées Prussiennes, Autrichiennes et Russes
(
Champaubert,
Montmirail,
Château-Thierry,
Vauchamps, Mormant, Nangis,
Montereau)
qui entraîne la reprise de la conférence de Châtillon sans interrompre
les hostilités. à nouveau, Napoléon rejette les propositions qui lui sont
faites mais propose à son
beau-père
l'empereur François 1er la paix sur les bases de la déclaration
de Francfort (4 décembre 1813). Une nouvelle victoire sur
Blücher,
le 22 février, amène les alliés à se réunir à Troyes pour tenir
un conseil de guerre qui décide de la retraite et offre à Napoleon 1er
une suspension d'armes.
Fin février, parallèlement aux discussions de Châtillon, des négociations
sont donc menées à Lusigny en vue d'un armistice. Leur échec amène Napoléon
à prendre deux décrets par lesquels il appelle tous les Français
à mener contre l'ennemi une guerre de partisans et à s'insurger
contre les autorités qui tenteraient de les en détourner.
Le 7 mars 1814, L'Empereur est à nouveau victorieux à
Craonne
mais sans pouvoir couper aux Alliés la route de Paris. De nouvelles batailles
restent nécessaires. Les 9 et 10, à
Laon,
Napoléon échoue encore à obtenir un avantage décisif et doit se replier
sur Soissons. Le 13 mars, dernier succès, il reprend Reims mais le 20,
lendemain du jour où se sont définitivement interrompues les négociations
de Châtillon, il subit à
Arcis-sur-Aube un
échec qui l'oblige à se retirer derrière l'Aube et à laisser les Alliés
marcher sur Paris. Il conçoit alors le plan de couper les lignes
de ravitaillement des Alliés et se dirige sur Saint-Dizier. Mais
l'interception de sa correspondance, en révélant à
l'ennemi l'existence d'un fort parti royaliste dans la capitale, convainc
les stratèges étrangers de continuer leur offensive.
Napoléon est à Fontainebleau, le 31 mars 1814, quand tombe Paris. Il est
presque aussitôt, le 2 avril, déclaré déchu de son trône par un Sénat
qui vient d'investir un gouvernement provisoire dominé par
Talleyrand.
Le Corps législatif ayant voté la même résolution le 3, L'Empereur signe
le 4, à Fontainebleau, une formule d'abdication conditionnelle, qui préserve
les droits de
son
fils et de l'
Impératrice
régente. Mais après une entrevue avec ses maréchaux, le 6 avril,
Napoleon renonce pour lui et sa famille aux trônes de France et d'Italie,
comme l'exigent les souverains étrangers.
Après avoir oscillé pendant quelques jours entre découragement et velléités de revenir sur son abdication, Napoléon finit par céder au désespoir et le 12 avril, au témoignage de
Caulaincourt, tente de se suicider par empoisonnement. Y ayant échoué, il se résigne le lendemain à accepter l'offre qu'on lui fait de la souveraineté de l'île d'Elbe («
L'île de Sancho Pança donnée à César», dira l'historien Henry Houssaye). Le 20 avril, il fait ses adieux à sa garde dans la cour du Cheval-Blanc du château de Fontainebleau

et part en compagnie de Bertrand, Drouot,
Cambronne et de six cents hommes.
Napoléon embarque le 28 avril à Saint-Raphaël, sur la frégate anglaise
The Undaunted, après avoir soulevé sur son passage, en Provence, de vives manifestations d'hostilité. Le 4 mai 1814, il pose le pied dans son nouveau "royaume". Sa soeur
Pauline,
Madame Mère,
Maria Walewska et le
fils de celle-ci l'y rejoignent bientôt, pas
Marie-Louise, qui se console de l'exil de son impérial mari dans les bras du général autrichien Neipperg.
Sur le théâtre miniature qu'on lui a imposé, Napoléon
déploie néanmoins toute l'activité dont il est capable,
réalisant en quelques mois un prodigieux travail de réorganisation.
L'ex-arbitre de la politique européenne semble avoir accepté
le sort qui lui est fait. Il ne s'en tient pas moins au courant des évolutions de la situation politique en France.
Début 1815, à toutes les bonnes raisons que Napoléon
possède déjà de
« sortir de son île
par une héroïque aventure » –
l'ennui, la crainte de l'assassinat, les difficultés financières
dues au non-versement de la dotation promise, les bruits sinistres de déportation
qui filtrent de Vienne – vient s'ajouter la connaissance positive
du mécontentement croissant que suscitent les Bourbons. Vers la mi-février,
Hugues
Bernard Maret envoie à l'Empereur un émissaire pour lui
conseiller de hâter son retour, afin de profiter de l'impopularité
d'un régime qui multiplie les mesures vexatoires à l'égard
des républicains et des bonapartistes. Napoléon, alors, se
décide et passe à l'acte.
Le 25 février, trois proclamations, datées du 1er mars et adressées au peuple français, à l'armée et à la garde, sont imprimées
sur l'île d'Elbe. Le lendemain, à neuf heures du soir, c'est l'appareillage. Napoléon est à bord du brick
l'Inconstant, qu'accompagne une flottille de quatre trois-mâts et deux felouques. Sept-cents hommes et quatre pièces de canons composent son armée.
Après une traversée sans encombre, le débarquement
a lieu le 1er mars à Golfe-Juan, entre Cannes et Antibes. Lecture est aussitôt donnée de la proclamation destinée à l'armée, dans laquelle Napoleon affirme
que
« l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux
tours de Notre-Dame ».
Napoléon choisit de rallier Lyon par les Alpes, pour éviter
les villes royalistes de la vallée du Rhône. Le 4 mars 1815,
il est à Digne, le 5 à Sisteron puis à Gap. Le 7, alors
que l'ordonnace royale ordonnant de lui
« courir sus »
et de le fusiller sur simple constatation de son identité
date de la veille, il obtient, à Laffrey, les premiers ralliements
de troupes. En soirée, il fait son entrée à Grenoble.
A Lyon, le 10, la population lui fait un triomphe, ainsi qu'aux 7 000
hommes qui déjà l'accompagnent. Le lendemain, il prend ses
premiers décrets, rétablissant le drapeau tricolore, renvoyant
les Chambres et ordonnant aux émigrés rentrés après
le 1er janvier
1814 de sortir immédiatement de l'Empire. Il poursuit ensuite sa marche
sur Paris par Mâcon, Chalon-sur-Saône et Dijon. Le 18 mars,
Michel
Ney, qui avait pourtant promis de le ramener au roi dans une cage de
fer, rejoint Napoleon 1er à Auxerre et se rallie. Enfin, le 20 mars
1815, Napoleon 1er entre triomphalement à Paris, le jour anniversaire
de la naissance du
Roi
de Rome. Le soir-même, il constitue son gouvernement. Le
« prodige
de l'invasion d'un seul homme », comme l'écrira
Chateaubriand, s'est accompli.
Dans les jours qui suivent, l'Empereur prend une série de mesures
emblématiques qui semblent destinées à rappeler les
origines républicaines de son régime : suppression de
la censure, réactualisation des lois révolutionnaires contre
les Bourbons, prise de commandement de la garde nationale de Paris par l'Empereur
en personne. Bientôt,
Benjamin
Constant, à qui Napoléon a commandé une Constitution
le 14 avril, bâcle en quelques jours un
Acte
additionnel aux constitutions de l'Empire que l'Empereur promulgue
le 22 (mais la proclamation officielle, après référendum, n'a lieu que le
1er juin lors de la cérémonie du Champ de mai) et qui ne satisfait personne.
On l'applique cependant aussitôt, et le mois de mai, qui voit par
ailleurs la réconciliation de Napoléon et de son frère
Lucien,
est surtout dominé par les élections. Soigneusement mitonnées
par
Joseph
Fouché qui prévoit déjà le dénouement
de l'aventure et prépare la suite, elles amènent à
la Chambre une large majorité libérale (500 élus),
80 bonapartistes et une quarantaine de républicains. Napoléon,
qui n'est pas la dupe de son ministre, lui déclare un jour :
« Vous êtes un traître, Fouché, je devrais
vous faire pendre. » Mais l'autre se contente de répondre
« Je ne suis pas de l'avis de votre Majesté »
et de continuer sa besogne.
Napoléon laisse faire car sa grande préoccupation, c'est la
guerre. Depuis le début, elle menace. Le 29 mars 1815, malgré
les conseils de son beau-frère,
Joachim
Murat déclenche les hostilités contre l'Autriche en Italie.
Napoléon tente bien, le 4 avril, d'écrire aux souverains européens
pour faire savoir qu'il accepte le traité de Paris du 30 mai 1814
mais ceux-ci ont déjà déclaré que
« Napoléon
Bonaparte s'est placé hors des relations civiles et sociales et comme
ennemi et perturbateur du monde, il s'est livré à la vindicte
publique ». Leur intransigeance est totale. Le 25 avril,
ils prennent l'engagement de ne pas déposer les armes avant d'avoir
abattu Napoléon. Il ne reste plus à l'Empereur qu'à
mettre sur pied une armée.
Le 12 juin 1815, huit jours après la distribution des aigles dans
la grande galerie du Louvre, Napoléon quitte Paris pour rejoindre
l'armée du Nord. En partant, il dit à la femme du général
Bertrand ces quelques mots, qui ne trahissent pas une bien grande confiance
:
« Eh bien, Madame Bertrand, pourvu que nous ne regrettions
pas l'île d'Elbe. » Il n'en adresse pas moins, le
14 juin, une nouvelle proclamation à ses troupes, à la tête
desquelles il franchit la Sambre le lendemain. La campagne de Belgique débute
par une victoire sur les Prussiens à Gilly, près de Charleroi.
Le 16, à Ligny, dans la plaine de Fleurus, Napoléon fait subir
à l'ennemi des pertes sévères sans cependant parvenir
à l'anéantir tandis que
Michel
Ney échoue devant
Arthur
Wellesley de Wellington, à la bataille des Quatre-Bras. Le 18,
c'est la
bataille
de Waterloo...
De retour à l'Élysée le 21 juin, Napoleon se heurte à l'hostilité des chambres parlementaires et n'ose rééditer Brumaire, comme le lui conseillent
Lucien et
Davout, au risque d'allumer la guerre civile. Le 22, il abdique en faveur de
son fils mais
Fouché forme un gouvernement provisoire, prend la direction des affaires et élude la proclamation de
Napoléon
II.
Cependant, la présence de l'Empereur à Paris gêne, d'autant
que le petit peuple et l'armée lui restent favorables. Le 25 juin
1815, on lui fait quitter la capitale pour Malmaison puis le 29, après
qu'il a proposé de servir comme simple général, on
l'expédie à Rochefort, où il arrive le 3 juillet.
Son projet est d'abord d'émigrer aux États-Unis mais il doit bientôt se résigner à se rendre aux Anglais en apprenant que
Fouché,
qui lui a promis un passeport, compte en fait le livrer aux royalistes. Le 15
juillet, il embarque
sur le
HMS Bellerophon, commandé par le capitaine
Frederick Maitland, qui appareille vers l'Angleterre

.
A Plymouth, sans laisser Napoléon poser le pied sur le sol anglais, on lui notifie la décision de déportation prise par le gouvernement anglais. Napoléon se plaint avec véhémence de la bassesse du procédé. Le 7 août 1815, il est transféré à bord du
HMS Northumberland,
qui appareille à destination de Sainte-Hélène,
île située au milieu de l'Atlantique sud. Il y débarque le 16 octobre.
Napoléon séjourne d'abord, jusqu'au 10 décembre, au
pavillon des Briars, propriété de William Balcombe, agent
de la compagnie des Indes, avant d'emménager, le 10 décembre
1815, à Longwood.
La résidence choisie pour Napoléon par ses gardiens anglais, sous prétexte de sécurité, est peu en rapport avec ce que pourrait attendre un souverain détrôné qui s'en est volontairement remis à la générosité de ses ennemis. Alors qu'il existe sur l'île une forteresse qui ferait une résidence acceptable, Napoléon se voit relégué à l'intérieur d'une bâtisse conçue pour n'être qu'une résidence d'été, où l'humidité règne en maître, sise sur un plateau insalubre, battu par les vents. Peut-être ses gardiens voient-ils là une leçon d'humilité donnée à celui auquel ils affectent par ailleurs de ne reconnaître que la qualité de général.
D'abord placé sous l'autorité de l'amiral Sir George Cockburn, Napoléon reçoit bientôt un nouveau geôlier en la personne du général Sir Hudson Lowe, qui débarque à Sainte-Hélène le 14 avril 1816. Une première entrevue, le 17, laisse l'Empereur sur une impression favorable. Mais Lowe se montre vite tatillon, soupçonneux et mesquin. Ses rapports avec Napoléon se dégradent rapidement. En tout, les deux hommes ne se rencontrent que cinq fois. Après le 18 août 1816 et une violente algarade, ils ne se voient plus.
Comme l'exilé refuse de recevoir les commissaires russes ou autrichiens qui séjournent dans l'île, sa société se résume donc pour l'essentiel aux quelques fidèles qui composent son entourage immédiat : le comte de Las Cases ; le grand-maréchal du palais Bertrand et sa femme ; le général comte de Montholon et son épouse ; le général baron Gourgaud. S'y ajoutent
Louis Marchand, son valet de chambre, Jean-Baptiste Cipriani, son maître d'hôtel, Louis-Étienne Saint-Denis, dit le mamelouk Ali, et Jean-Noël Santini, sorte d'homme à tout faire.
Encore ce groupe se réduit-il au fil du temps. Santini est le premier à quitter Sainte-Hélène, le 19 octobre 1816, lorsque Sir Hudson Lowe exige le départ de trois domestiques ; Las Cases est expulsé le 25 novembre de la même année pour avoir tenté de correspondre avec la France ; le 15 mars 1818, c'est au tour de Gourgaud de s'en aller, sa cohabitation avec Montholon étant devenu impossible ; enfin, le 2 juillet 1819, Albine de Montholon, dernière maîtresse de Napoléon, abandonne amant et mari pour rentrer en France.
Les cinq années de sa captivité s'étirent, pour l'Empereur déchu, cet homme capable d'une prodigieuse activité, sans un événement ou presque, sinon les dérisoires querelles qui déchirent son entourage, miné par l'ennui et le mal du pays. Désoeuvré, Napoléon passe en revue sa vie, dicte ses souvenirs, peaufine sa légende... et dépérit peu à peu.
Alors que sa santé est restée satisfaisante jusqu'en août 1817, elle se met ensuite à se dégrader. De surcroit, les médecins qui le soignent sont éloignés les uns après les autres : le docteur John Stokoe, chirurgien du vaisseau anglais le
Conquérant, est accusé de sympathie à l'égard de l'empereur, rapatrié et radié des cadres de la marine anglaise ; le médecin irlandais Barry Edward O'Meara, dont les soins se montrent efficaces, est expulsé à son tour en septembre 1818 par Hudson Lowe. Si bien qu'après l'attaque que Napoléon subit, dans la nuit du 16 janvier 1819, et qui le laisse en proie à des douleurs pénétrantes dans le côté droit, il se retrouve privé de soins, ayant refusé de consulter les médecins anglais disponibles. La famille de l'Empereur, et singulièrement le
cardinal Fesch, lui envoie alors le docteur François Antommarchi, qui arrive à Sainte-Hélène le 19 septembre 1819. Malheureusement, Napoléon conçoit bientôt de lui la plus mauvaise opinion, au point d'amener le praticien à envisager de quitter l'île en janvier 1821. Napoléon lui ferme alors sa porte, qui ne se rouvre que durant les derniers jours. C'est donc finalement le chirurgien militaire anglais Archibald Arnott qui donne au captif ses ultimes soins.
Au printemps 1821, du 13 au 29 avril, alors que la maladie est proche de parachever son oeuvre, Napoléon rédige minitieusement un testament et sept codicilles, cherchant à n'oublier aucun de ses fidèles et instituant pour exécuteurs testamentaires Charles-Tristan de Montholon, Henri-Gatien Bertrand et
Louis Marchand, qu'il vient de faire comte.
Enfin, l'Empereur adresse ses suprêmes recommandations à
son fils – ce fils dont pas une ligne ne lui est parvenue durant toute sa détention – pour le cas où il accéderait au trône de France. Le texte de ses conseils est dicté à Montholon le 17 avril 1821.
Napoléon meurt le 5 mai 1821, à 17 heures 49.