Tableau de la Loge maçonnique Bonaparte, circa 1810
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Napoleon Bonaparte a-t-il été
initié franc-maçon ? Quelles que soient les multiples
hypothèses avancées sur le sujet, et même si la probabilité
est élevée, il n'a jamais été établi
avec certitude qu'il le fut, que ce soit à Valence, à Marseille,
à Nancy (loge "Saint-Jean de Jérusalem" le 3 décembre
1797 ?), à Malte, en Égypte ou ailleurs.
Ce qui est certain, c'est que dès la
campagne
d'Égypte, les membres de l'expédition qu'il commande apportent
la maçonnerie sur les rives du Nil : le général
Kléber fonde la loge "Isis" au Caire (dont Bonaparte aurait
été co-fondateur ?) tandis que les frères
Gaspard
Monge (membre entre autres de la loge militaire "L'Union parfaite",
Mézières) et
Dominique Vivant
Denon (membre des Sophisiens, loge "La Parfaite Réunion", Paris)
comptent parmi les érudits qui feront de cet échec stratégique
et militaire un succès que le jeune général Bonaparte
saura exploiter dès son retour en France.
Ce qui est incontestable, également, c'est qu'à partir du
coup d'État de Bonaparte du 18 Brumaire, la franc-maçonnerie
va vivre quinze années extraordinaires, multipliant le nombre de
loges et d'initiations. Le Premier Consul, comprenant tout le bénéfice
qu'il peut tirer d'une maçonnerie docile, l'investit d'hommes de
confiance, attendant d'elle en retour une servilité sans faille.
Elle ne le décevra pas.
La franc-maçonnerie sous le Consulat
Lorsque
Napoléon
Bonaparte arrive au pouvoir, un texte en neuf articles vient d'être
signé le 22 juin
1799 (21e jour du troisième mois de l'an
de la V:. L:. 5799), qui organise l'union de la Grande Loge de France (GLDF)
et du Grand Orient de France (GODF) ; le texte prévoit le rassemblement
des archives des deux obédiences, supprime les privilèges
des maîtres des loges de Paris, l'inamovibilité des vénérables,
et institue un système d'élection des officiers. Certaines
loges "écossaises" refusent toutefois ce rapprochement.
En
1801, tandis qu'à Paris le frère
Jean
Portalis (loge "L'Amitié", Aix-en-Provence) participe
activement à la négociation du Concordat avec le Saint-Siège
et à la rédaction du Code Civil avec les frères
Jean-Jacques
Régis de Cambacérès et
Claude-Ambroise
Régnier, une page de l'histoire de la franc-maçonnerie
s'écrit le 31 mai à Charleston, en Caroline du Sud. Là,
le colonel John Mitchell, un marchand né en Irlande, et Frederick
Dalcho, un médecin né à Londres de parents prussiens,
"ouvrent le Suprême Conseil du 33° pour les États-Unis
d'Amérique", premier Suprême Conseil d'un
rite en trente-trois grades qui prendra en France le nom de Rite Écossais
Ancien et Accepté (REAA). Il annoncera sa création et son
existence par une circulaire adressée le 1er janvier 1803 «
à travers les deux hémisphères ». Les maîtres
maçons des deux grands systèmes rivaux (
Ancients
et
Moderns) y sont indistinctement admissibles, quelle que soit
leur religion (d'où peut-être le qualificatif "Accepté").
La devise
Ordo ab Chao est adoptée, qui, sur le plan
organisationnel, manifeste le désir de mettre en ordre un système
de degrés cohérent et de mettre fin au foisonnement chaotique
des hauts grades. Le rite, dont tous les grades sont d'origine française,
synthétise les influences des essaimages initiaux des loges anglaises,
des loges de Perfection écossaises, de structures dissidentes comme
le Conseil des Chevaliers d'Orient du frère Pirlet, l'Ordre des Écossais
Trinitaires ou l'Ordre de l'Étoile Flamboyante du baron de Tschoudy
et du système administratif de la Mère Loge Écossaise
du Contrat Social dont est membre le comte Auguste de Grasse-Tilly (initié
en 1783 dans la loge "Saint Jean d'Écosse du Contrat social",
Paris). L'universalité du REAA est fondée sur le caractère
initiatique continu de ses trente-trois degrés (chacun procède
du précédent et prépare le suivant) et sur le contenu
de ses divers grades qui englobe et perpétue la quasi-totalité
des sources ancestrales de la spiritualité dans le monde occidental
et proche-oriental. Il n'est donc pas possible de se réclamer du
REAA sans adhérer à cette spécificité initiatique
et sans faire confiance à la cohérence de son évolution
graduelle.
Toujours en 1801, le Vatican réitère l'interdiction faite
aux prêtres de recevoir l'initiation maçonnique.
La même année, est publié le
Régulateur du
Maçon au Rite Français Moderne du Grand Orient de France,
dans la lignée des premiers
Moderns, de la Chambre des Grades
du Grand Orient et de certains aspects du Régime Écossais
Rectifié (RER) qui avaient été apportés dès
1795 par le grand vénérable Alexandre-Louis Roëttiers
de Montaleau. Ce document est conforme aux décisions prises en 1785,
mais désavoué par le Grand Orient qui avait opté en
1796 pour une communication des rituels sous forme exclusivement manuscrite,
mais non imprimée. Le rituel du Rite Français connaîtra
plusieurs remaniements par la suite.
Concernant le Rite Écossais Rectifié, 1801 voit le début
d'une correspondance qui durera trois ans entre le lyonnais Jean-Baptiste
Willermoz ("fondateur" du RER en France et nommé conseiller
général du département du Rhône par le Premier
Consul depuis le 1er juin 1800) et le marseillais Claude-François
Achard (vénérable maître de La Triple Union, qui reprend
ses travaux le 1er juin 1801) ; en septembre 1802, le frère
Taxil est reçu à Lyon par Willermoz pour y copier les "nouveaux
rituels". Il faudra encore cinq ans à ce dernier pour terminer
la rédaction des rituels du RER.
Le 12 novembre
1802 (12e jour du neuvième mois de l'an de la V:.
L:. 5802), une circulaire du Grand Orient de France condamne les loges "soi-disant
Écossaises" et invite les frères à
« détourner
de nos Temples un germe de discorde qui, pendant les temps les plus orageux,
semblait les avoir respectés ». En tant que "mandataire
des loges régulières de France", le GODF commence alors
à radier de sa matricule toutes les loges pratiquant un rite autre
que le Rite Français en sept degrés – ce qui vise
en particulier les loges et Mères Loges Écossaises.
L'année
1804 voit, dans l'atmosphère qui suit la circulaire
d'exclusion du Grand Orient, le comte de Grasse-Tilly revenir en France
et fonder le 22 septembre le Suprême Conseil du 33e degré en
France. Il réunit en convent le 22 octobre la Grande Loge Générale
Ecossaise de France avec la participation de la Mère Loge Écossaise
de Marseille, des loges qui avaient refusé la fusion avec le Grand
Orient en 1799, de celles "mises à l'index" par le Grand
Orient en raison de leur "discordance" – c'est à
dire pratiquant le rite écossais –, de représentants
des loges de Saint-Domingue travaillant au rite des
Ancients, et,
selon certaines sources, du prince de Rohan qui avait signé la patente
Morin de 1761.
Louis
Bonaparte en devient le grand maître.
Voyant le Suprême Conseil étendre de fait son autorité
sur des loges des trois premiers degrés, le Grand Orient obtient
alors précipitamment du pouvoir la signature d'un concordat d'union,
qui fusionne la Grande Loge Écossaise au Grand Orient, en laissant
toutefois persister un Sublime Conseil du 33ème degré qui
reste seul habilité à conférer ce grade et à
"se prononcer sur tout ce qui tient au point d'honneur".
La franc-maçonnerie sous l'Empire
C'est durant cette période que la maçonnerie française
va connaître son premier âge d'or, voyant – pour
ne rester que sur le plan quantitatif – le nombre des loges passer
de 300 à 1 220 en dix ans.
Après la promulgation de l'Empire,
Joseph
Bonaparte (initié à la loge "La Parfaite Sincérité"
de Marseille) devient grand maître du Grand Orient, qui est entièrement
dévoué à Napoléon et manque rarement de critiquer les loges "écossaises"
qui maintiennent autant que possible leur indépendance. Les rapports
de Napoleon avec le Grand Orient sont d'autant plus excellents que
Roëttiers de Montaleau a préalablement accepté de procéder à l'épuration
des antibonapartistes et que l'on compte alors parmi les dignitaires
de l'obédience le prince
Louis
Bonaparte, l'archichancelier de l'Empire
Jean-Jacques
Régis de Cambacérès, les maréchaux
André
Masséna (initié à Toulon en 1784 par "Les Élèves de Minerve",
membre de multiples loges dont "Les Vrais Amis Réunis" à
Nice et la loge militaire "La Parfaite Amitié", administrateur
du GODF et membre du Suprême Conseil),
Joachim
Murat,
François
Étienne Christophe Kellermann (loge "Saint-Napoleon",
Paris),
Charles
Augereau (initié à la loge "Les Enfants de Mars" à La
Haye lors de son affectation en Hollande, puis membre de la loge parisienne
"La Candeur" avant de devenir vénérable d’honneur de la
loge régimentaire "Les Amis de la Gloire et des Arts"),
François
Joseph Lefebvre ("Les Amis Réunis", Mayence),
Catherine
Dominique de Pérignon,
Jean-Mathieu
Philibert Sérurier (loges parisiennes "Saint-Alexandre d'Ecosse"
et "L"Abeille Impériale"),
Guillaume
Brune ("Saint-Napoléon" à l'Orient de Paris et "La
Constante Amitié"),
Adolphe
Édouard Casimir Joseph Mortier (33°),
Jean-de-Dieu
Soult et
Jean
Lannes, les sénateurs Antoine-César de Choiseul-Praslin ("La
Candeur", Paris), Arnail-François de Jaucourt, Louis-Joseph-Charles-Amable
d'Albert de Luynes et Dominique Clément de Ris, le député Luc Duranteau
de Baune, le grand chancelier de la Légion d'Honneur Bernard Germain
Étienne de Lacépède (membre des "Neuf Soeurs" puis de "Saint
Napoléon" à Paris), le savant Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande
(premier vénérable de la loge "Les Neuf Soeurs" à Paris),
les généraux
Etienne
Macdonald et Horace Sébastiani, le contre-amiral Charles René
Magon de Médine, l'ambassadeur
Pierre
Riel de Beurnonville, le ministre de l'Intérieur
Jean-Baptiste
de Nompère de Champagny, celui de la Police
Joseph
Fouché (initié à la loge "Sophie Madeleine, Reine de Suède"
à Arras) et le premier président de la cour de cassation Honoré Muraire
(à l'origine de la laïcisation des registres d'Etat-Civil). Le frère
Jean-Antoine Chaptal ("La
Parfaite Union", Montpellier) est chargé de l'agriculture. Autant
dire que si la maçonnerie est alors au pouvoir, ce n'est pas de manière
occulte.
Napoleon Ier, qu'il ait été initié ou pas, se
méfie toutefois de la franc-maçonnerie, qu'il fait surveiller
par l'intermédiaire de Joseph Fouché,
et ce bien que les loges aient mis en place son buste dans les temples et
que toute contestation du régime soit considérée comme
une faute maçonnique grave ; certains ateliers se consacrent
d'ailleurs essentiellement à célébrer la gloire de
l'Empereur (
Napoléomagne,
la Française de Saint-Napoléon)
quoique d'autres utilisent un signe distinctif rassurant pour dissimuler
des activités royalistes subversives (
Saint-Napoléon
d'Angers).
Il y a sous l'Empire un très fort développement des loges
militaires car Napoleon voit dans la maçonnerie un puissant
moyen de cohésion de l'armée, et un outil au service de ses
ambitions européennes (en utilisant les sentiments supranationaux
qui unissent la fraternité).
Réception d'une jeune femme dans une loge d'adoption sous le Premier Empire, tableau d'époque
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Quant aux loges d'Adoption (loges féminines rattachées
à des loges masculines et pratiquant un rituel dit "d'adoption"),
la plupart périclitent sous l'Empire, bien que l'
impératrice Joséphine
en soit la grande maîtresse (loges d'adoption parisiennes des Francs-Chevaliers
et Sainte-Caroline). En 1808, les loges d'adoption finissent par être
interdites par l'obédience masculine comme "contraire à ses
constitutions". La pratique de l'adoption maçonnique ne survivra
plus au cours du XIXème siècle que de manière marginale.
Les compagnonnages, interdits sous la Révolution suite à
l'abolition des corporations – interdiction réitérée
sous le Consulat – deviennent tolérés, mais étroitement
surveillés, sous l'Empire. En ce début de XIXème
siècle, le compagnonnage est organisé autour de trois rites.
Le rite du Père Soubise regroupe les couvreurs, plâtriers
et charpentiers
Honnêtes Compagnons du Devoir,
Compagnons
Passants Bon Drilles (U:.V:.G:.T:.)
du Tour de France. Dans
la même mouvance (catholique, royaliste et bonapartiste) héritière
des devoirants du Saint Devoir de Dieu, les enfants de Maître Jacques
rassemblent les tailleurs de pierre, serruriers et tanneurs
Compagnons
du Devoir de Maître Jacques (D:.D:.M:.J:.) ainsi que certaines
autres professions (cordiers, vanniers, chapeliers, etc.). Quant au rite
de Salomon, qui accueille les ouvriers protestants ou agnostiques, avec
une sensibilité politique plutôt de gauche et républicaine,
on y trouve les tailleurs de pierre
Compagnons étrangers
(C:.E:.) et les
Compagnons du Devoir de Liberté (I:.N:.D:.G:.)
qui se séparent du Devoir de Liberté en 1804 sous la poussée
de Compagnons libres penseurs et anticléricaux. Il semble que c'est
à cette époque qu'un Compagnon franc-maçon introduit
le troisième grade dans le Devoir de Liberté (qui comprend
désormais des affiliés, des Compagnons reçus et des
Compagnons finis), et qu'un corps aristocratique (les "initiés"),
essentiellement composé de compagnons établis comme maîtres,
est alors constitué.
En 1804, le système des Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte (étape ultime du Rite ou Régime Rectifié),
qui avait été mis en sommeil pendant la Révolution,
est réveillé à Besançon.
En
1805, sont élaborées en France et en Italie les deux
premières séries du rite de Misraïm (degrés
symboliques 1-33° et philosophiques 34-66°) par emprunts à
divers hauts grades du XVIIIème siècle (pour concurrencer
le REAA) : rite du Chapitre Métropolitain de France, rite
de Perfection du Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident (également
utilisé pour le REAA), rite Adonhiramite, rite de la Grande Loge
des Maîtres Réguliers de Lyon, rite de la Mère Loge
Écossaise de Marseille, sans oublier la Stricte Observance Templière
(SOT) et le Rite Écossais Rectifié (RER), le rite Primitif
de Namur, le rite Écossais Philosophique d'Avignon, la Rose-Croix
d'Or, les Frères Initiés de l'Asie et le rite Égyptien
de Cagliostro. On y trouve cependant des apports assez spécifiques
tels que les grades de Chaos (49-50°) et clavi-maçonniques
(54-57°).
La même année,
Charles-Maurice
de Talleyrand-Périgord est initié à la Loge impériale
des Francs Chevaliers à Paris ; il restera apprenti toute
sa vie...
C'est également en 1805 que le Grand Orient crée un Grand
Directoire des Rites, où certains frères reçoivent
le 33ème degré, en violation des accords avec le Sublime
Conseil. Ce dernier réagit en dénonçant le texte,
en rétablissant la Grande Loge générale Écossaise
et en reprenant son autorité sur la totalité du REAA. Mais,
une nouvelle fois, le pouvoir impérial intervient au bénéfice
du Grand Orient et impose la signature d'un concordat de partage qui lui
donne autorité sur les dix-huit premiers degrés, le Suprême
Conseil de France s'occupant du dix-neuvième au trente-troisième.
Contrairement au souhait de Napoléon, il y a donc deux puissances
maçonniques rivales en France, et pour s'assurer le contrôle
du Suprême Conseil, il y fait nommer l'année suivante l'archichancelier
Jean-Jacques Régis de Cambacérès
Souverain Grand Commandeur à la place de Grasse-Tilly,
ainsi que plusieurs dignitaires du Grand Orient (Dominique Clément
de Ris,
Pierre Riel de Beurnonville,
Catherine
Dominique de Pérignon, Honoré Muraire, D'Aigrefeuille,
etc.).
Jean-Jacques Régis de Cambacérès, Grand commandeur du REAA en France de 1806 à 1821.
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Dans la décennie qui suit, le Suprême Conseil se consacre
à l'élaboration du
"Guide des Maçons Écossais",
qui prend ses sources dans les Mères Loges Écossaises et
la maçonnerie anglaise et américaine des
Ancients
(en particulier les
Three Distinct Knocks de 1760), mais aussi
dans le
Régulateur du Maçon du Rite Français
Moderne. Pour les loges bleues (ateliers des trois premiers degrés),
ce sont les
"Cahiers des trois Grades Symboliques du Rit Ancien
et Accepté".
Le 18 février
1806, deux mois après
Austerlitz, Napoleon Ier décide de la construction d'un arc de triomphe.
Ce projet mobilise plusieurs francs-maçons : le frère
Jean-Baptiste
de Nompère de Champagny convainc l'Empereur de choisir le site
de l'Etoile en ces termes :
« Un arc de triomphe y
fermerait de la manière la plus majestueuse et la plus pittoresque
le superbe point de vue que l'on a du château impérial des
Tuileries... Il frapperait d'admiration le voyageur entrant dans Paris...
Il imprimerait à celui qui s'éloigne de la capitale un profond
souvenir de son incomparable beauté... Quoiqu'éloigné,
il serait toujours en face du Triomphateur. Votre Majesté le traverserait
en se rendant à la Malmaison, à Saint-Germain, à Saint-Cloud
et même à Versailles... » ; le frère
Jean Chalgrin (loge "Les Coeurs Simples de l'Étoile Polaire",
Paris), architecte, en dessine les plans, après un premier projet
élaboré par le frère Charles-Louis Balzac (loge "Le
Grand Sphinx", Paris) ; sous la Monarchie de Juillet, deux frères
seront en charge des sculptures en bas-reliefs de la face Nord : François
Rude (
La Marseillaise) et Jean-Pierre Cortot (
La Paix de Vienne).
C'est également en 1806, selon toute probabilité, qu'est
introduite en Italie la Charbonnerie par Pierre-Joseph Briot, administrateur
des Abruzzes (sous l'autorité, donc, de
Joseph
Bonaparte), initié à la "Société
Secrète Républicaine des Philadelphes" de Besançon,
"Bon Cousin Charbonnier" du rite forestier de l'Ordre
de la Fenderie dit du Grand Alexandre de la Confiance, et qui s'affiliera
au rite de Misraïm en 1810. Parallèlement, est initié
Filippo Buonarroti, révolutionnaire français d'origine pisane,
ancien ami de Gracchus Babeuf, qui a connu Briot à Sospel ;
il va durant trente ans se servir des loges, en particulier au sein de
sa propre organisation ("Les Sublimes Maîtres Parfaits",
sous la direction d'un "Grand Firmament") pour couvrir la diffusion
de ses idées révolutionnaires, celles de l'idéal
babouviste du communisme égalitaire. Quoique relativement limitée,
cette regrettable confusion entre franc-maçonnerie et idées
carbonaristes fera rapidement le lit de la politisation des loges.
La même année 1806 voit s'éteindre la Stricte Observance
Templière (SOT), qui n'aura pas survécu à la Révolution,
à l'introduction du RER et au désintérêt de
son grand maître Charles de Hesse-Cassel, beaucoup plus passionné
par ses recherches mystiques et théurgiques que par la maçonnerie
elle-même.
Sans tenir compte des textes andersoniens (
The Constitutions of the
Free-Masons du pasteur James Anderson, publié en 1723) qui définissaient
la franc-maçonnerie d'influence anglaise, les statuts promulgués
en 1806 par le Grand Orient de France se bornent à constater que
« l'Ordre maçonnique en France n'est composé
que de maçons reconnus pour tels, réunis en ateliers régulièrement
constitués, à quelque rit que ce soit »,
consacrant ainsi l'usage des loges continentales pour qui le "tuilage"
est le seul critère de reconnaissance d'un frère visiteur.
Toujours en 1806, à Toulouse, l'archéologue Alexandre Du
Mège (ou Dumège) fonde un rite égyptien : la
Souveraine Pyramide des Amis du Désert. Il y aura quelques
essaimages dans la région (Auch, Montauban), sans lendemain. Les
Amis du Désert entrent en contact avec la loge voisine
Napoleomagne, dont les membres avaient réveillé
le rite écossais jacobite des "
Écossais Fidèles",
qui aurait été apporté à Toulouse en 1747
par George Lockhart, aide de camp de Charles-Édouard Stuart. Ce
rite, également dit "
de la Vielle Bru", féru
d'occultisme oriental, verra finalement son authenticité rejetée
en 1812 par le Grand Directoire des Rites du Grand Orient de France.
En
1808, le frère Michel Ange de Mangourit, grand officier du rite
Écossais Philosophique (qui avait été un éphémère
Ministre des Affaires étrangères en novembre 1794 dans le
Gouvernement de la Convention), relance la maçonnerie d'adoption
en créant le
Souverain Chapitre Métropolitain des Dames
écossaises de France de l'Hospice de Paris, colline du Mont Thabor,
qui regroupe surtout des femmes issues de la noblesse impériale.
Cette loge réputée, qui fonctionnera jusqu'en 1830, comporte
une "classe du choix" (Novice Maçonne et Compagnone Discrète),
deux grades de Perfection ou "des Grands Mystères" (Maîtresse
Adonaïte et Maîtresse Moraliste) et deux grades suprêmes
(Historique et Philosophique).
Au Royaume de Naples, dont
Joachim
Murat est devenu roi le 1er août 1808, les loges (militaires)
franco-italiennes voient s'épanouir le rite de Misraïm, qui
va durer jusqu'à la fin de l'Empire. En 1811, Murat y impose l'unification
du Grand Orient et du Suprême Conseil de Naples, dont il devient
le grand commandeur. C'est sans doute à cette époque qu'il
faut situer les premières tentatives d'établissement du
rite de Misraïm en France. Le rite reçoit alors sa troisième
série (degrés mystiques 67-77°), la dernière
(78-90°) ne sera introduite que vers 1812 à Naples.
En
1809, le
pape Pie VII est arrêté
sur ordre de Napoleon, en réaction à son excommunication
liée à la prise de Rome et à la spoliation des États
pontificaux. Il semble que l'Empereur ne se soit pas privé de se
servir du Grand Orient pour introduire un certain anticléricalisme
dans les loges. De son côté, le pape n'oubliera pas le soutien
apporté par les francs-maçons à Napoléon ...
En
1810, s'opère en France une réaction contre les sociétés
secrètes républicaines de type
carbonari fondées
dans le pays par Arnaud Bazard, Jacques Flotard et le frère Jacques
Buchez. Dans la région de Besançon, le mouvement révolutionnaire
des
Bons Cousins Charbonniers s'étend et tente d'infiltrer
les loges pour y faire pénétrer les idées contestataires
et recruter des maçons prêts à participer à un
soulèvement républicain. Les charbonniers sont organisés
en "ventes" de vingt membres, coordonnés par une "Haute
Vente" à laquelle pourrait appartenir le frère Lafayette
(par ailleurs vénérable de la loge "Les Amis de la Vérité"
de Rosoy et membre du Suprême Conseil).
A l'autre extrémité de l'éventail politique, le comte
Ferdinand de Bertier fonde en 1810 l'
Ordre des Chevaliers de la Foi
("Association des Bannières"), un mouvement politique
ultraroyaliste se fondant sur les anciens ordres médiévaux
et l'expérience plus récente et concrète de l'
Institut
Philanthropique. L'ordre comporte cinq grades : Associé
de Charité, Écuyer, Chevalier, Chevalier hospitalier, Chevalier
de la Foi. Plusieurs de ses membres appartiennent également à
la congrégation religieuse de la
Très Sainte Vierge.
L'année
1811 connaît plusieurs événements maçonniques :
le frère
Jean-Baptiste Jules
Bernadotte – maréchal d'Empire devenu l'année
précédente prince héréditaire de Suède –
réforme le rite suédois, dont l'organisation en douze degrés
existe toujours au XXIème siècle ; la Grande Loge Provinciale
de Hambourg adopte le rite élaboré par le frère Friedrich
Ludwig Schroeder, limité aux trois grades symboliques, inspiré
par l'ancienne maçonnerie "templière" – rite
encore pratiqué de nos jours dans certaines loges en Allemagne,
Autriche, Hongrie et Suisse ; en Égypte, la Mère Loge
de Paris du Rite Écossais Philosophique fonde au Caire
Les
Chevaliers des Pyramides et à Alexandrie
Les Amis de la
Concorde ; en Espagne, le comte de Grasse-Tilly installe le
Suprême Conseil Espagnol.
En
1813, le rite de Misraïm est doté de quatre-vingt-dix degrés
sous l'impulsion de Charles Lechangeur, Théodoric Cerbes et des
frères Marc, Michel et Joseph Bédarride. Pour sa part, Pierre
de Lassalle, grand maître de Misraïm à Naples, est probablement
celui qui introduit les
Arcana Arcanorum dans de "Régime
de Naples" du rite primitif de Misraïm. Dans le même temps,
est fondée dans la cité parthénopéenne la
loge occultiste des
Commandeurs du Mont Thabor, liée au
rite Écossais Philosophique, alors qu'une loge égyptienne
du rite de Cagliostro (
La Vigilanza) poursuit également
ses activités indépendamment de Misraïm.
La même année 1813, en Angleterre, après plus d'un
demi-siècle de conflit, l'Acte d'Union met un terme à la
querelle des
Ancients et des
Moderns en se fondant sur
une maçonnerie à trois degrés (rite Emulation) considérée
comme universelle, dans laquelle toute référence explicite
au christianisme est supprimée.
Après la
première
abdication de Napoleon et son exil à l'île d'Elbe,
le Grand Orient apporte aussitôt son soutien à
Louis
XVIII, affirmant que l'Empire n'était qu'une tyrannie. Cela amène
de nombreux maçons à démissionner, d'autant que le
Grand Orient change à nouveau d'opinion pendant les Cent-Jours.
La bataille de Mont-Saint-Jean, dite de
Waterloo,
voit la fin du Premier Empire et de la grande époque des loges militaires.
Les unités commandées par les frères
Michel
Ney (initié en 1801 à la loge "Saint Jean de Jérusalem"
de Nancy, puis membre de la loge militaire "La Candeur", du 6ème
Corps de la Grande-Armée),
Pierre
Cambronne et
Emmanuel de Grouchy
(loges "L'Héroïsme" à Beauvais et "La
Candeur" à Strasbourg) sont vaincues par celles dirigées
par les frères
Arthur Wellesley
de Wellington ("Wellesley Family Lodge n° 494", Trim,
Irlande) et
Gebhard Leberecht von Blücher
(loge "Archimedes", Altenburg). Si la plupart des maréchaux
d'Empire étaient maçons, nombre de leurs adversaires l'étaient
également ; citons le vice-amiral anglais
Horatio
Nelson (loge "Union Lodge York n° 331"), Sir John Moore,
le maréchal
Mikhaïl Illarionovitch
Koutouzov (loge "Les Trois Clefs", Ratisbonne) et le général
Jean-Victor Marie Moreau.
Parmi les francs-maçons célèbres de l'Empire, on peut
encore évoquer le prince
Jérôme
Bonaparte (reçu louveteau à 17 ans à la loge "La
Paix" de Toulon, puis Grand Maître de la Grande Mère Loge
de Westphalie), le prince
Eugène
de Beauharnais, vice-roi d'Italie (fondateur du Grand Orient et du Suprême
Conseil d'Italie), le prince maréchal
Joseph Antoine Poniatowski (loge
"Bracia Polacy Zjetnoczeni", Varsovie), le maréchal
Bon
Adrien Jannot de Moncey, duc de Conegliano, le maréchal
Nicolas
Charles Oudinot, duc de Reggio (loge "Saint-Napoléon",
Amsterdam), le maréchal
Louis-Gabriel
Suchet, duc d'Albufera, le grand maréchal du Palais
Géraud-Michel
Duroc, duc de Frioul, le général
Jean
Andoche Junot, duc d'Abrantès (initié à Toulon
en 1794 par "Les Enfants de Mars et de Neptune" puis membre de
"La Grande Maîtrise", Paris), le général
Armand
de Caulaincourt, duc de Vicence ("Les Amis Réunis" et
"La Candeur", Paris), le
général Jacques Alexandre Law de Lauriston (loge "Sully", régiment de Toul et grand
maître adjoint du GODF), le général Louis Bertrand de
Sivray, le général Charles-Tristan de Monthollon, le général
Rémi Joseph Isidore Exelmans, le général
Joseph
Léopold Sigisbert Hugo (loge "Les Amis de l'Honneur Français"),
l'amiral
Charles-Henri Verhuell,
Joseph Siméon (Garde des Sceaux du GODF puis Grand maître du
Royaume de Westphalie), l'astronome
Pierre-Simon
de Laplace, le baron
Jean-Domique
Larrey ("Les enfants de Mars" au 27ème R.I.), le chevalier
Charles-Louis Cadet de Gassicourt,
les peintres Pierre Prud'hon ("La Bienfaisance", Beaune),
François
Gérard ("Le Grand Sphinx", Paris) et
Jean-Baptiste
Isabey ("Les Amis Réunis" et "Saint-Napoleon",
Paris), le tragédien
François-Joseph Talma (loge "L'Union",
Paris), l'académicien
Georges Cabanis, l'écrivain et homme
politique
Benjamin Constant,
les architectes Alexandre Brongniart (loge "Saint Jean du Contrat Social",
Paris) et Pierre Fontaine, les compositeurs
Luigi
Cherubini (loge "Saint-Jean de Palestine" du GODF) et André
Grétry, le sculpteur Claude Clodion ("Les Amis Réunis",
Paris), l'universitaire Joseph Lakanal (loges "Le Point Parfait"
et "La Triple Harmonie", Paris), l'industriel Christophe Oberkampf
("La Parfaite Harmonie", Paris), le corsaire
Robert Surcouf (initié
en 1796 à la loge "La Triple Espérance" à
Port-Louis, Île Maurice et membre en 1809 de "La Triple Essence",
Saint-Malo) ...
La chute de Napoleon entraîne, dans une grande mesure, celle
de la franc-maçonnerie.
Louis
XVIII étant revenu au pouvoir, la "Terreur blanche"
à laquelle participent les
Chevaliers de la Foi, dont est
membre le général franc-maçon Amédée
Willot de Gramprez, décime l'armée et les loges. Le duc Elie
Decazes, préfet de police, membre du Suprême Conseil de France,
arrive à peine à limiter les attaques contre les maçons.
Ces derniers vont faire preuve dans les années qui suivent, comme
la plupart des hommes publics, d'opportunisme politique. Il faudra attendre
le Second Empire et, plus encore, la Troisième République,
pour que la franc-maçonnerie connaisse en France un second "âge
d'or".
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de ce site remercient chaleureusement l'ami qui leur a permis d'utiliser
les parties relatives au Consulat et au Premier Empire de ses archives
personnelles.